À Madjatom, l'eau qui fait revenir les éleveurs

Quand les changements climatiques assèchent les points d’eau et menacent l’élevage

18 août 2026
Des bœufs autour d'un abreuvoir
Photo: PNUD Bénin / Hugues Ahounou

Pendant des années, le manque d’eau a contraint les éleveurs de Madjatom, un village de la commune de Ouaké au Bénin, situé à seulement un kilomètre du Togo, à franchir chaque jour la frontière pour abreuver leurs troupeaux. Une épreuve coûteuse, épuisante et parfois dangereuse. Aujourd’hui, grâce à un forage pastoral réalisé dans le cadre du Projet de Renforcement de la Résilience des Communautés Agricoles des Zones Frontalières exposées aux effets néfastes des changements climatiques (PRRéCAZ), cette réalité relève du passé. Abdoulaye Mouhamed, président des éleveurs, qui envisageait lui-même de quitter le village, témoigne de cette transformation qui a changé la vie des éleveurs.

« Dès les mois critiques de mars et avril, nous avons pu donner de l'eau à nos animaux directement sur place, en toute sécurité. Finies les longues files de bêtes assoiffées sur la piste du Togo. Aujourd'hui, cette infrastructure a véritablement sauvé notre activité .»
Abdoulaye Mouhamed, président des éleveurs à Madjatom
Un éleveur se lavant les mains dans un abreuvoir

Abdoulaye Mouhamed, président des éleveurs

Photo: PNUD Bénin / Hugues Ahounou

Abdoulaye Mouhamed est assis sur le rebord de l'abreuvoir, les pans de son boubou turquoise relevés sur ses genoux. Il plonge les mains dans l'eau, les ressort, recommence, et rit. Derrière lui, le château d'eau blanc et bleu à trois étages dépasse la cime des manguiers ; sous leur clôture grillagée, les panneaux solaires captent la lumière voilée du mois de juillet. Un peu plus loin, des zébus blancs aux longues cornes en lyre boivent à même le bassin, museau posé sur leur propre reflet. À Madjatom, village de l'arrondissement de Tchalinga (commune de Ouaké, à environ 500 km au nord de Cotonou), cette scène n’est pas ordinaire car, il y a peu, cette eau n'existait pas.

« Avant la réalisation de cette infrastructure, l'élevage était sur le point de disparaître dans notre région », dit cet homme d'une quarantaine d'années. Le paradoxe le faisait enrager car, autour de Madjatom, les pâturages ne manquaient pas. C'est l'eau qui manquait.

Dans le nord du Bénin, les effets néfastes des changements climatiques affectent de plus en plus les populations. Les saisons sèches s'allongent, les pluies arrivent tard et les mares se vident avant le cœur de la saison. Passé février, les troupeaux de Madjatom n'avaient plus rien à boire. Il leur fallait parcourir le kilomètre jusqu'au Togo où, raconte Abdoulaye, l'eau pour abreuver une bête coûtait parfois 5 500 FCFA. Il parle aussi d’exactions auxquelles ces traversées les exposaient. En 2019, plus de 300 têtes de bétail auraient ainsi été perdues lors de conflits.

Alors, un à un, les éleveurs partaient. Certains ont franchi la frontière pour ne plus revenir. Abdoulaye lui-même, à la tête d'un cheptel de 148 bêtes, avait arrêté sa décision d'émigrer vers un autre pays, abandonnant Madjatom et ses pâturages inutiles. « Malgré la présence de pâturages, l'absence d'eau rendait notre vie impossible », résume-t-il.

Un forage alimenté avec des panneaux solaires

Un forage pastoral à gros débit alimenté avec l'énergie solaire

Photo: PNUD Bénin / Hugues Ahounou

Le forage qui a retenu Abdoulaye

La décision d'Abdoulaye ne sera jamais exécutée. À la sortie du village, une équipe a trouvé une eau abondante, avec le débit requis de cinq mètres cubes par heure. Puisée dans la nappe et indépendante des pluies, elle alimente, grâce à une station solaire, un château d'eau de 20 m³, quatre abreuvoirs et une borne-fontaine. Le dispositif a été réalisé dans le cadre du PRRéCAZ, mis en œuvre par le Gouvernement du Bénin avec l'appui du Royaume de Belgique et du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Le changement s'est mesuré dès la première saison sèche. La borne-fontaine a aussi changé la routine des femmes et des filles, jusque-là contraintes de parcourir de longues distances pour aller chercher l'eau pour les besoins domestiques, souvent au détriment de l'école ou de leurs activités. Elles remplissent désormais leurs bassines sur place.

Madjatom n'est pas un cas isolé. À Djougou, Ouaké, Copargo et Malanville, le PRRéCAZ a réalisé 12 forages à gros débit, dont 10 pastoraux, 40 abreuvoirs, 10 stations solaires, 10 ouvrages de stockage et 10 bornes-fontaines. Cet accès à l'eau contribue non seulement à renforcer la résilience des populations face aux effets néfastes des changements climatiques mais aussi à réduire les conflits agropastoraux. À Madjatom, l'ouvrage bénéficie directement à 2 432 personnes et indirectement à plus de 13 000. Dans les communes de Djougou, Ouaké et Copargo, ces infrastructures touchent 16 964 bénéficiaires directs.

 

Des filles prenant de l'eau à une borne fontaine

Le forage a considérablement allégé les corvées d’eau des jeunes filles, qui n’ont plus à parcourir de longues distances pour s’approvisionner

Photo: PNUD Bénin / Hugues Ahounou

L'eau de tous, la charge de chacun

Pour garantir la durabilité de l’ouvrage, un système d’affermage a été mis en place. « Notre mairie se chargera de la gestion administrative en recrutant un fermier, et nous nous engageons à respecter les règles fixées », explique Abdoulaye. Déjà expérimenté dans les communes d’intervention du projet, ce mécanisme confie l’exploitation de l’infrastructure à un gestionnaire professionnel sous le contrôle de la commune et avec la participation des communautés.

Le site de Madjatom continue de se transformer. Autour du forage, des parcelles de Panicum maximum, de pois d'Angole et de Mucuna serviront de banques de semences puis de pâturages. Le parcage ouvrira aussi des activités génératrices de revenus comme le compost pour les jeunes, la collecte et transformation du lait en fromage pour les femmes. Autour de l'eau, un système agropastoral plus résilient prend racine.

Le retour

Cependant, le changement qui le bouleverse le plus, Abdoulaye le mesure au retour des siens. « Les éleveurs qui avaient fui à l'étranger commencent enfin à revenir chez eux pour vivre en paix », dit-il. Lui-même ne parle plus de partir, envisageant désormais d'agrandir son cheptel. 

À la borne-fontaine, deux fillettes remplissent leurs bassines d'aluminium sous un double filet d'eau claire. Les zébus, eux, ont fini de boire et remontent lentement vers les pâturages.