Androy : Le Dina, une institution coutumière réinventée pour une paix durable

21 novembre 2025
Un paysage de l'Androy

Le Dinan'i Androy : entre enracinement culturel et défis de légitimité

Dans Sud de Madagascar, le Dina est bien plus qu’un ensemble de règles : il constitue une institution communautaire vivante, une convention collective, profondément enracinée dans les valeurs et les pratiques locales. Mis en place dès 2008 sous l’appellation Dinan’i Androy, ce système de règles coutumières s’applique aujourd’hui dans les quatre districts de la région. Le Dina repose sur une forte adhésion communautaire, structurée autour de comités locaux appelés KMD (Komity Mpiandraikitra ny Dina), présents dans les 58 communes. 

Homologué par des Tribunaux de Première Instance (TPI) situés en dehors de la région elle-même, à Tolagnaro, Betroka ou Ampanihy, le Dina a permis à des milliers de citoyen-n-es de prévenir et résoudre des conflits locaux, éviter les lourdeurs de la justice formelle, et bénéficier des formes de justice plus accessibles, ancrées dans leurs traditions.

Le Dina couvre un large éventail d’enjeux, ne se limitant pas à la gestion de l’insécurité, il traite également de la conservation de l’environnement, comme en témoigne la création du Dina Lilintany dans le district d’Ambovombe, visant la protection des tortues menacées.

Pourtant, derrière cette résilience, des limites structurelles et sociales persistent. Abus de pouvoir, corruption, chevauchement de compétences, conflits d’interprétation, tensions avec les forces de sécurité, difficultés de clarification juridique : autant de défis qui fragilisent la légitimité du Dina et risquent d’éroder la confiance qu’il suscite. Par ailleurs, certains Dina locaux ne sont pas encore homologués, ou sont perçus comme politisés.

La situation sécuritaire dans la région, bien que partiellement stabilisée, reste préoccupante, notamment dans des zones comme Antanimora. Face à cette complexité, la nécessité d’un travail de refondation s’impose : remettre à plat les contenus, harmoniser les pratiques entre les districts, clarifier les responsabilités, tout en maintenant l’esprit du Dina, ce socle identitaire partagé.

Tous ces DINAs sus- cités sont opérationnels mais seul le DINAN’I ANDROY est homologué. Cependant, ce dernier ne l’est pas par le TPI de la région mais par d’autre TPI. C'est pourquoi la région Androy propose de réélaborer le DINA par district afin d'obtenir un nouveau DINA, dans le but de constituer un document régional pour une demande d'homologation auprès du TPI de la région

C’est dans ce contexte que les ateliers de concertation apparaissent non comme un simple outil méthodologique, mais comme un levier stratégique pour réconcilier légitimité traditionnelle, cadre légal formel et attentes des populations.

Concertation sur le Dinan'iAndroy à Antanimora Sud

Concertation régionale à Antanimora Sud

Une démarche de terrain inclusive portée par le projet LANDJA

En février 2025, le projet LANDJA a initié sa une série d’ateliers de concertation organisés successivement dans les districts de Beloha, Tsihombe, Antanimora Sud, avant une phase de restitution régionale à Ambovombe. Ces ateliers ont eu pour objectif d’impliquer les communautés locales dans la relecture et la mise à jour du Dina existant, en vue de l’élaboration d’un Dina régional commun, conforme à la législation nationale et aux standards des droits humains.

Chaque étape de la mission a été organisée en étroite collaboration avec les autorités administratives et judiciaires locales : le Gouverneur de la région, les Préfets, les chefs de district, les représentants de la gendarmerie, ainsi que le Procureur de la République près le TPI d’Ambovombe. Ces autorités ont assuré l’ouverture officielle et dirigé les travaux aux côtés des représentants du PNUD. 

Concertation à Beloha

Concertation à Beloha

Concertations dans les districts : une dynamique de co-construction

À Beloha, les discussions ont été franches. Après une première présentation sur le cadre légal du Dina, les participant·e·s, maires, notables, KMD et membres d’organisation de la société civile (OSC), se sont réunis en travaux de groupes pour relire les dispositions existantes et identifier celles à clarifier, adapter ou enrichir.

À Tsihombe, les échanges ont permis d’approfondir certaines problématiques spécifiques à la zone, comme les conflits intercommunautaires ou les questions de compensation.

À Antanimora Sud, où l’insécurité reste préoccupante, la révision du Dina a pris une dimension d’urgence : les participant·e·s ont insisté sur la nécessité de clarifier les responsabilités collectives dans la lutte contre les vols de bétail.

La concertation d'Ambovombe

Concertation à Ambovombe

À chaque fois, le même rituel autour des débats souvent houleux : deux journées de travail, entre plénières et groupes thématiques, au cours desquelles les règles ont été relues, parfois amendées, parfois enrichies de nouveaux articles traitant de sujets jusque-là peu abordés, comme la gestion des terres, la place des femmes ou encore la prise en charge des victimes.

À la fin de chaque atelier, une restitution technique a permis de compiler les contributions locales, en vue de leur consolidation future dans un texte unique.

Vers un document régional unifié 

Le processus de concertation s’est conclu par un atelier régional à Ambovombe, réunissant les représentants des cinq districts de la région Androy. Cette ultime étape a permis de mettre en commun les apports recueillis dans chaque localité : articles revisités, règles adaptées, nouvelles propositions ancrées dans les réalités vécues. L’ambiance était à la fois studieuse et solennelle. Pour la première fois, les différents Dina qui coexistaient dans la région ont été harmonisés au sein d’un seul document, fruit d’un travail collectif, inclusif et respectueux des spécificités locales. Cette version consolidée du Dina régional d’Androy a ainsi été finalisée et préparée pour être soumise à homologation auprès du TPI d’Ambovombe. Un pas décisif venait d’être franchi, marquant la transition d’un système de justice coutumière morcelé vers un cadre unifié, légitime et reconnu, porteur d’une plus grande cohésion sociale dans toute la région.

Un jalon majeur : l’homologation du Dinan’i Androy

Le 17 juin 2025, par ordonnance du Tribunal de Première Instance d’Ambovombe, le « Dinan’i Androy » a officiellement été homologué, constituant une avancée majeure vers la reconnaissance institutionnelle des mécanismes locaux de paix dans la région. Cette validation judiciaire, conforme à la loi n° 2001-004 du 25 octobre 2001 régissant les Dina en matière de sécurité publique, vient consacrer un long processus de révision participative et de concertation communautaire. En respectant le principe de parallélisme de forme, le Dina révisé s’aligne désormais sur les normes nationales et les droits humains tout en préservant ses fondements traditionnels. Ce jalon marque non seulement une reconnaissance légale du Dina comme outil de régulation sociale et de justice communautaire, mais aussi un symbole fort de cohésion et de résilience pour les communautés de l’Androy, qui voient dans cette homologation un levier essentiel pour la prévention des conflits, la sécurité locale et la consolidation durable de la paix et de rapprochement à la justice formelle.