Et si l’avenir d’Haïti se construisait déjà, loin des projecteurs ?
15 mai 2026
Xavier Michon, Représentant Résident du PNUD Haïti présentant le rapport
Alors qu’Haïti traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire récente, une dynamique de transformation portée par la jeunesse émerge silencieusement à travers le pays. C’est le constat du rapport « La métamorphose silencieuse : comment la jeunesse haïtienne réinvente l’avenir d’une nation », lancé officiellement le jeudi 14 mai 2026 à l’Université Quisqueya par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), en partenariat avec le Group Croissance et CEDEL Haïti.
Co-rédigé par Xavier Michon, Représentant Résident du PNUD en Haïti, et Kesner Pharel, économiste et PDG du Group Croissance, le document met en lumière les transformations économiques, sociales, technologiques et citoyennes portées par la jeunesse haïtienne, souvent loin des récits dominants centrés sur la crise et la vulnérabilité.
Organisé en présence de la communauté universitaire, l’événement a réuni plusieurs personnalités du monde universitaire, institutionnel et intellectuel, notamment Jacky Lumarque, recteur de l’Université Quisqueya, Vijonet Déméro, ministre de l’Éducation nationale, Mario Andrésol, ministre de la Défense, aux côtés de jeunes figures engageés telles que Stéphanie Moïse, politologue et communicatrice, et Tayler Ansy Nhaïléï Tassy Lazarre, écrivaine et débatteuse publique.
Une énergie créatrice qui résiste à la crise
Le rapport propose une lecture différente des dynamiques à l’œuvre dans le pays. Il montre comment de nombreux jeunes Haïtien.ne.s innovent, entreprennent, créent et développent des initiatives collectives malgré un contexte marqué par l’insécurité, les difficultés économiques et les fragilités institutionnelles.
Cette transformation se manifeste dans plusieurs secteurs : entrepreneuriat, numérique, agriculture, culture, initiatives communautaires ou encore innovation sociale.
« Alors, je dois vous avouer que je suis moi-même interpellé par l’audace du titre et par le contenu du rapport lui-même, qui expose sous nos yeux une métamorphose inattendue, portée par une jeunesse à contre-courant et capable de dépasser les contraintes que la réalité nous impose », a indiqué Jacky Lumarque à l’ouverture de l’événement.
Déconstruire les idées reçues sur la jeunesse haïtienne
Le rapport identifie trois grands mythes qui continuent d’alimenter des perceptions réductrices sur la jeunesse haïtienne.
Le premier consiste à considérer les jeunes comme un problème à encadrer, alors qu’ils représentent l’une des principales richesses du pays. À travers leurs initiatives, beaucoup contribuent déjà à combler certaines insuffisances institutionnelles et économiques.
Le deuxième réduit l’entrepreneuriat des jeunes à des activités de survie. Le rapport met au contraire en avant des formes d’innovation adaptées aux réalités locales : solutions fintech développées pour pallier l’insuffisance des services bancaires accessibles, micro-réseaux solaires communautaires ou plateformes éducatives créées pour répondre aux interruptions scolaires.
Enfin, le document remet en question l’idée selon laquelle la transformation d’Haïti viendrait principalement de l’extérieur. Il souligne le rôle moteur des dynamiques locales, soutenues par une jeunesse profondément ancrée dans les réalités du terrain, avec l’appui complémentaire de la diaspora.
« Ce rapport n’est pas un prêt-à-porter. Il faut le questionner, en discuter, le critiquer, le modifier comme bon vous semble. C’est avant tout un document pour réfléchir », a déclaré M. Pharel.
Des opportunités malgré les fractures structurelles
Les données présentées illustrent l’ampleur du potentiel de la jeunesse haïtienne. Près de 74 % de la population a moins de 40 ans, tandis que 35 % des entreprises du pays appartiennent à des personnes âgées de moins de 35 ans.
Le document souligne également que le ratio de dépendance des jeunes est passé de 82 % en 1990 à 49 % en 2024, ouvrant une fenêtre démographique susceptible de stimuler la croissance économique si des opportunités d’emploi, de formation et d’entrepreneuriat sont accessibles.
Cette dynamique évolue toutefois dans un contexte particulièrement difficile : six années consécutives de contraction économique, une inflation alimentaire de 36,7 %, un taux de chômage des jeunes de 37,5 % et une économie informelle représentant 91 % des emplois.
Le rapport attire aussi l’attention sur les inégalités persistantes touchant les jeunes femmes, notamment en milieu rural, où l’accès à l’enseignement supérieur et au financement demeure limité.
2,2 millions de jeunes sans expérience du vote
Le rapport révèle un enjeu démocratique majeur : depuis les dernières élections générales de 2016, près de 2,2 millions de citoyen.ne.s haïtien.ne.s âgé.e.s de 18 à 27 ans n’ont jamais voté.
« C'est le chiffre qui m’a le plus frappé dans ce rapport […]. Vous, ces 2,2 millions de citoyen.ne.s qui n’avez jamais voté, ainsi que les 5 millions de jeunes que vous représentez, devez vous mobiliser pour changer ce pays », a déclaré M. Pharel en s’adressant aux étudiant.e.s.
Dans tous les programmes d’appui à l’entrepreneuriat, nous proposons que 50 % des bénéficiaires soient des femmes [...]. Ce n’est pas une logique de quota, mais une reconnaissance fondée sur des données empiriques. Les femmes sont extrêmement actives et apportent une contribution majeure à l’économie.Xavier Michon, Représentant Résident du PNUD en Haïti
Comment accompagner cette transformation
Le rapport propose une feuille de route articulée autour de trois étapes : des actions immédiates visant à renforcer la coordination et à soutenir les jeunes initiatives ; une phase de consolidation destinée à développer un véritable écosystème d’innovation et d’entrepreneuriat ; puis une phase d’institutionnalisation visant à inscrire durablement ces dynamiques dans les politiques publiques.
Parmi les recommandations figurent notamment le renforcement des partenariats entre universités et entreprises, le soutien à l’entrepreneuriat agricole et technologique, le développement de solutions financières inclusives et la mise en place de mécanismes favorisant une meilleure participation des jeunes femmes.
« Dans tous les programmes d’appui à l’entrepreneuriat, nous proposons que 50 % des bénéficiaires soient des femmes. C’est une décision simple, qui ne nécessite pas forcément davantage de ressources, mais une volonté claire d’assurer leur représentation dans ces dispositifs. Ce n’est pas une logique de quota, mais une reconnaissance fondée sur des données empiriques. Les femmes sont extrêmement actives et apportent une contribution majeure à l’économie », a indiqué M. Michon.
La présentation du rapport s’est poursuivie par une conversation ouverte autour des principaux enjeux soulevés par l’étude, animée par M. Pharel, avec la participation de M. Andrésol, M. Déméro, Mme Moïse et Mme Lazarre.
En clôture, les participant.e.s, réparti.e.s en groupes de réflexion, ont été invité.e.s à formuler des engagements concrets sur le rôle que la jeunesse peut jouer dans cette dynamique de transformation.
À travers cette publication, le PNUD et ses partenaires souhaitent contribuer au débat public sur les politiques de jeunesse et soutenir des approches de développement davantage centrées sur les capacités, l’innovation et le potentiel transformateur de la jeunesse haïtienne.