Kabary ambany Sakoa : quand le Dina d’Androy réinvente la justice communautaire

16 mars 2026

 

Sous l’ombre d’un arbre, dans la commune de Tranoroa, district de Beloha, les habitants se sont réunis comme ils le font depuis des générations. Les anciens, les chefs de fokontany, les autorités locales et les membres de la communauté ont pris place en cercle pour écouter et débattre. Ici, les décisions importantes se prennent lors du kabary “ambany sakoa”, un moment de parole collective profondément ancré dans la culture Antandroy.

Mais ce jour-là, la discussion ne portait pas seulement sur les affaires habituelles du village. Elle portait sur le renforcement de la cohésion sociale dans la communauté.

Au cœur des échanges : la vulgarisation et la mise en œuvre du nouveau Dinan’i Androy, récemment homologué pour mieux répondre aux réalités sociales et sécuritaires de la région.

Sakoa, arbre emblématique du sud, lieu de dialogue communautaire dans la région Androy

 

Le regard inquiet d’une mère et l’espoir d’une communauté

Parmi les personnes présentes ce jour-là, Soanatao, mère de famille à Tranoroa, a pris la parole avec émotion. Comme beaucoup de parents dans la région, elle s’inquiète de l’évolution de la société et des défis auxquels les jeunes sont confrontés.

« Ce qui nous attriste le plus ici à Androy, ce sont nos enfants, encore jeunes ou en âge d’apprendre et en qui nous avons pleinement confiance, qui sont exposés à la consommation

de drogues dans la communauté. En conséquence, ils ne sont plus dans leur état normal et perdent tout contrôle. Heureusement, le nouveau Dina prévoit désormais des sanctions contre ces pratiques. Nous remercions les responsables et espérons que ces mesures seront correctement appliquées. »

Ses mots résonnent dans l’assemblée. Ils traduisent les préoccupations d’une génération de parents confrontés à des transformations sociales rapides, où les repères traditionnels sont parfois mis à l’épreuve.

Pour Soanatao, l’espoir réside désormais dans ce Dina révisé, qui intègre de nouvelles dispositions pour protéger la communauté.

À Tranoroa, plusieurs femmes ont pris la parole lors de la séance de sensibilisation sur le Dina, malgré les difficultés à s’exprimer devant les Lonaky et notables. Elles ont dénoncé les cas de viols de mineurs, les meurtres d’enfants et la vente locale de stupéfiants, soulignant les graves atteintes aux enfants. Les échanges ont porté sur les articles du Dina interdisant et sanctionnant ces délits par le vonodina, sans empêcher les poursuites pénales. Elles ont exprimé leur espoir que des sanctions sévères soient appliquées et leur confiance dans la mise en œuvre intégrale du nouveau Dina, renforçant ainsi leur implication dans la vie communautaire.

 

Un Dina revisité pour répondre aux réalités d’aujourd’hui

Après l’homologation du texte du Dina, place à la vulgarisation et à l’application. Dans plusieurs communes de la région Androy, les séances de vulgarisation du Dinan’i Androy ont offert aux communautés l’occasion de découvrir les innovations introduites dans ce texte récemment révisé. À travers des échanges directs avec les autorités administratives, judiciaires et traditionnelles, les habitants ont pu mieux comprendre les nouvelles dispositions qui encadrent désormais l’application du Dina. Cette révision a notamment permis de clarifier les rôles et responsabilités des différentes institutions locales — maires, chefs de fokontany, forces de l’ordre et Comités Dina (KMD) — afin d’éviter les confusions et de garantir une application plus cohérente des décisions communautaires. Le texte renforce également la

protection des femmes et des enfants, en introduisant des sanctions spécifiques contre les violences sexuelles et conjugales, tout en prenant en compte des enjeux contemporains tels que le vol et le trafic d’espèces protégées, notamment les tortues. Par ailleurs, un principe fondamental a été rappelé : les sanctions coutumières, appelées vonodina, ne remplacent pas les poursuites judiciaires lorsque les faits relèvent du domaine pénal. Ces évolutions témoignent d’une volonté claire de moderniser le Dina tout en préservant les fondements culturels et sociaux de la société Antandroy, afin de répondre aux défis actuels tout en restant fidèle aux valeurs communautaires qui structurent la vie locale.

La séance de vulgarisation dans la commune de Besakoa a été marquée par la forte participation des femmes lors des échanges sur le Dina d’Androy. Il a été rappelé que le Dina prévoit la protection des droits des femmes et des enfants, notamment l’interdiction de la pratique du “manjera valy”, encore répandue dans la région d’Androy.

 

Par la communauté, pour la communauté

À la fin de la séance, Soanatao observe la scène autour d’elle. Les échanges se poursuivent entre les habitants, les chefs de fokontany, les autorités locales et les membres des Comités Dina. Les discussions sont parfois animées, mais elles témoignent surtout d’un changement important : une meilleure compréhension collective des règles du Dina et du rôle de chacun dans son application.

Pour beaucoup de participants, ces séances de vulgarisation et de renforcement des capacités ont permis de lever des incompréhensions qui, auparavant, étaient souvent à l’origine de tensions ou de conflits au sein des communautés. Les habitants repartent avec une vision plus claire des procédures à suivre, tandis que les KMD disposent désormais d’outils et de repères pour exercer leurs responsabilités de manière plus structurée et transparente.

Comme l’exprime Monsieur KETSASON Mampionona Joelson, Maire de la Commune de Beraketa , cet effort collectif ouvre la voie à un nouvel espoir pour la région :

« Nous remercions sincèrement tous les partenaires et espérons désormais une meilleure organisation et une paix durable pour la commune de Beraketa, le district de Bekily et l’ensemble de la région d’Androy, grâce à ce Dina solide, inclusif et réfléchi. »

Sous l’ombre du sakoa, l’impact de ces activités se dessine déjà : des communautés mieux informées, des mécanismes locaux renforcés et un Dina désormais compris comme un outil concret pour prévenir les conflits, protéger les plus vulnérables et renforcer la cohésion sociale dans la région Androy.

Les articles révisés du Dina ont été présentés avec des explications claires et détaillées. Une attention particulière a été accordée au rôle des différentes institutions dans l’application du Dina, notamment celui des forces de l’ordre et des chefs de fokontany, afin d’éviter tout conflit de responsabilités avec les KMD.

Le projet LANDJA vise à renforcer la cohésion sociale et l’accès équitable à la justice à Madagascar en favorisant le rapprochement entre les mécanismes de justice traditionnelle et la justice formelle. Financé par le Fonds des Nations Unies pour la consolidation de la paix (UN Peacebuilding Fund), il est mis en œuvre conjointement par

le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH) et l’organisation MSIS TATAO, sous la tutelle du Ministère de la Justice.

Déployé sur une durée de 36 mois dans 8 régions de Madagascar, le projet accompagne les autorités locales, les communautés et les Comités d’exécution des Dina (KMD) afin de rendre les Dina plus inclusifs, conformes aux normes des droits humains et mieux articulés avec le système judiciaire formel. L’objectif est de permettre aux populations — notamment les groupes vulnérables, les femmes et les jeunes — d’accéder plus facilement à la justice et de renforcer la confiance entre communautés, institutions et mécanismes locaux de prévention des conflits.