Briser les stéréotypes, former l’avenir :

les filles et les métiers techniques en Haïti

7 mars 2026

 

Devant le capot ouvert d’une voiture, Béatrice ajuste ses gants, se penche et observe attentivement le moteur. À ses côtés, un formateur lui explique le fonctionnement de l’appareil. La scène se déroule dans un atelier du Centre de Formation Technique et Professionnelle Paulo Freire, aux Cayes. Elle pourrait sembler banale ailleurs, mais en Haïti, elle reste encore peu commune : une jeune fille en formation de mécanique automobile, concentrée, confiante, pleinement à sa place. 

Béatrice a choisi la mécanique automobile par passion. Derrière la complexité apparente du métier, parfois perçue en observant un mécanicien à l’œuvre, elle éprouve un réel plaisir à contempler la renaissance d’un moteur. Pour elle, femme mécanicienne, il y a quelque chose de profondément beau et inspirant à voir un moteur entièrement refait .

Convaincue que toute connaissance acquise doit être mise au service de l’autonomie et de la subsistance, Béatrice entend faire de la mécanique bien plus qu’un simple amour : un véritable moyen de gagner sa vie. Déterminée et lucide sur les exigences du métier, elle ne compte pas emprunter de chemins détournés. Elle s’engagera pleinement dans ses études, avec rigueur et persévérance, afin de donner le meilleur d’elle-même et de devenir une technicienne en mécanique compétente et accomplie. Elle confie d’ailleurs avoir déjà effectué ses premiers pas dans le domaine, signe d’un engagement concret et réfléchi.

Le pays évolue dans un contexte marqué par l’incertitude économique, un chômage élevé des jeunes et une offre limitée d’opportunités professionnelles. Si les taux de scolarisation au niveau fondamental montrent une relative parité entre filles et garçons, cette égalité se détériore de manière significative au fil du parcours scolaire.  Les données disponibles indiquent que moins de la moitié des jeunes atteignent le second cycle du secondaire, et qu’une proportion encore plus réduite accède à l’enseignement technique et professionnel. Les filles, en particulier celles issues de ménages vulnérables, figurent parmi les plus exposées à l’abandon scolaire, souvent en raison de contraintes économiques, de responsabilités domestiques importantes ou de normes sociales persistantes.

Dans un contexte économique difficile, l’enseignement technique et professionnel reste l’un des leviers les plus efficaces pour prévenir le décrochage scolaire et améliorer l’employabilité immédiate des jeunes, en facilitant leur insertion sur le marché du travail. Pourtant, les filles y demeurent largement sous-représentées, en particulier dans les filières techniques et industrielles. Cette situation se reflète également dans le monde du travail : dans le secteur industriel haïtien, qui regroupe de nombreux métiers techniques et manufacturiers, les femmes n’occupent qu’un peu plus de 10 % des emplois. Cette faible présence ne traduit ni un manque de compétences ni un désintérêt, mais résulte du manque d’opportunité de formation de qualité et de stéréotypes profondément ancrés. Dès leur plus jeune âge, les filles sont exposées à des messages explicites ou implicites qui orientent leurs choix : la mécanique, l’électricité, la construction métallique, la réfrigération ou encore l’informatique continuent d’être perçues comme des domaines « réservés aux garçons ». 

« ...Pour ma part, j’ai choisi la mécanique, un choix qui a parfois suscité la déception de certains parents et amis. Pourtant, je la trouve particulièrement stimulante ; de plus elle me permet de m’investir pleinement dans ce que je fais, aussi bien physiquement que mentalement. »
Béatrice Jean-Baptiste

« Je crois que, dans la vie, chaque personne devrait au moins acquérir des connaissances dans un métier manuel ou technique. Pour ma part, j’ai choisi la mécanique, un choix qui a parfois suscité la déception de certains parents et amis. Pourtant, je la trouve particulièrement stimulante; de plus elle me permet de m’investir pleinement dans ce que je fais, aussi bien physiquement que mentalement.» déclare fièrement Béatrice.

Ces représentations influencent directement les trajectoires individuelles, mais elles ont également un impact plus large sur l’économie nationale. En limitant l’accès des filles à des filières techniques porteuses, Haïti se prive d’un réservoir important de talents, à un moment où le pays a un besoin crucial de main-d’œuvre qualifiée pour soutenir la relance économique, renforcer les services de base et développer des chaînes de valeurs locales. Les métiers techniques offrent en effet non seulement des perspectives d’emploi plus stables, mais aussi des opportunités d’entrepreneuriat et d’autonomie économique, en particulier dans les zones urbaines et périurbaines.

Dans ce paysage, le Centre de Formation Technique et Professionnelle Paulo Freire, à Les Cayes, constitue une réponse concrète et structurante à ces défis. Plus grand centre de formation de ce type en Haïti, il peut accueillir plusieurs centaines d’apprenant.e.s par an dans des filières alignées sur les besoins du marché du travail, telles que la mécanique automobile, la réfrigération, l’informatique, la construction métallique ou la construction civile. Historiquement dominées par les hommes, certaines de ces filières suscitent déjà un intérêt croissant de la part des jeunes filles, dès lors que l’accès leur est ouvert et que l’environnement de formation est inclusif, sécurisé et encourageant.

Au-delà de l’offre de formation, le Centre Paulo Freire a vocation à devenir un puissant levier de transformation sociale. À mesure que les cohortes de jeunes diplômé.e.s arriveront sur le marché du travail, ils devraient contribuer à remettre en question des normes sociales profondément ancrées.   La présence de filles dans des ateliers de mécanique ou de construction enverra un signal fort aux familles, aux communautés et aux employeurs : les compétences et le savoir-faire n’ont pas de sexe. Ces jeunes femmes pourront ainsi devenir des modèles visibles, capables d’influencer durablement les choix éducatifs et professionnels des générations suivantes. Cette transformation, à terme, dépassera largement les bénéficiaires directs.

Former les filles aux métiers techniques, c’est investir dans un potentiel qui profite à toute la société. Lorsqu’elles accèdent à des compétences valorisées, les bénéfices dépassent l’individu et renforcent les familles, les communautés et l’économie. En Haïti, cet investissement est porteur de changements durables. Le Centre Paulo Freire en est une illustration concrète. 

L’initiative s’inscrit dans le cadre d’un projet de coopération technique Sud-Sud associant l’Agence brésilienne de coopération, le PNUD Haïti et le PNUD Brésil, en collaboration avec le Gouvernement haïtien.