Interview : Des droits de l'homme à l'innovation numérique — Un parcours suisse au sein du PNUD

13 février 2026

Dans cette édition de Swiss Voices, nous rencontrons Isabelle Tschan, professionnelle suisse du développement dont la carrière au PNUD l'a menée du Sénégal à New York, d'Istanbul à New Delhi, où elleoccupe depuis 2023 le poste de Représentante résidente adjointe du PNUD en Inde. Son parcours offre un éclairage précieux sur le fonctionnement concret de la coopération au développement — et sur l'importance croissante du soutien de la Suisse au PNUD. 

Q : Votre carrière a débuté dans le domaine des droits de l'homme. Comment cela a-t-il façonné votre trajectoire ? 

R : J'ai étudié les relations internationales et les droits de l'homme à Genève, Venise et en Suède, avant de travailler au sein de l'Office fédéral suisse pour les réfugiés (aujourd'hui le Secrétariat d'État aux migrations). Ma première mission onusienne remonte à 2005, en tant que Volontaire des Nations Unies et Officière des droits de l'homme au Burundi, dans le cadre de la Mission de maintien de la paix de l'ONU. 

Travailler étroitement avec des partenaires locaux sur les droits de l'homme dans un contexte post-conflit m'a enseigné que l'universalité des droits ne suffit pas : il faut comprendre le contexte local pour les rendre effectifs. J'ai pu constater de visu comment la protection des droits et le renforcement de la participation civique influencent directement les résultats en matière de développement. Les droits de l'homme peuvent pleinement s'exercer à travers le développement — cela signifie concrètement, par exemple, l'accès à la justice, la prestation de services de santé publique et des opportunitéséconomiques pour toutes et tous. Et c'est précisément sur cela que travaille le PNUD. 

Q : Vous avez travaillé dans de nombreux pays. Qu'est-ce qui, selon vous, est le plus déterminant pour l'efficacité du développement ? 

R : Trois éléments ont été essentiels dans mon expérience : 

Partenariats. Relations. Confiance. — Quels que soient les contextes et les continents, j'ai appris que le développement est fondamentalement un travail de relation humaine. Il faut écouter — non seulement les gouvernements, mais aussi les personnes dont nous cherchons à améliorer le quotidien. Il faut s'adapter au contexte et à la culture locaux, tisser des relations et instaurer la confiance pour forger des partenariats efficaces avec les gouvernements, la société civile et les communautés. Les projets sont importants — mais leur efficacité repose avant tout sur la confiance mutuelle qui permetde co-construire, de tenir le cap et de s'adapter ensemble lorsque les réalités évoluent. 

Le PNUD comme facilitateur neutre — La gestion du passé dans les Balkans occidentaux : 

Un exemple particulièrement marquant est celui de mon travail dans les Balkans occidentaux sur la justice transitionnelle — accompagnant le traitement des crimes de guerre et la recherche des personnes disparues. La région se relevait encore des guerres des années 1990, et le PNUD a joué le rôle de facilitateur neutre entre les acteurs locaux. Nous avons réuni des procureurs de Croatie, de Serbie, de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo (conformément à la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l'ONU) pour collaborer sur des affaires de crimes de guerre et des enquêtes sur les personnesdisparues. En offrant une plateforme de dialogue et une expertise technique, nous avons permis aux procureurs de coordonner leurs investigations et de rendre justice ensemble aux populations affectéespar les conflits. Cela a contribué à rétablir la confiance — non seulement entre les institutions, mais aussi entre des femmes et des hommes œuvrant par-delà les frontières en faveur de la réconciliation, de la justice et de l'état de droit. 

Le renforcement de la résilience des personnes déplacées au Burkina Faso : 

Un autre exemple est issu de mon travail au Burkina Faso, un pays d'Afrique de l'Ouest confronté à l'extrémisme violent, qui a engendré le déplacement de plus d'un million de personnes. L'une des missions du PNUD consistait à travailler avec les autorités locales pour soutenir les populations déplacées et les aider à s'engager rapidement dans des activités génératrices de revenus, réduisant ainsileur dépendance à l'aide humanitaire. 

Kadi a dû fuir avec ses quatre enfants face à la violence dans le nord du pays. Elle a bénéficié du soutien du PNUD — mis en œuvre avec des partenaires locaux — pour aider les femmes vulnérables à reconstruire leurs moyens de subsistance. Grâce à une petite subvention, des outils agricoles et un accès à la terre, elle et un groupe de femmes se sont rapidement lancées dans l'agriculture. Leur première récolte a permis à ces femmes de subvenir à leurs besoins essentiels, de se loger, de scolariser leurs enfants et de générer des revenus significatifs — tout en renforçant la solidarité entre communautés déplacées et communautés d'accueil. L'histoire de Kadi illustre comment l'approche du PNUD axée sur la résilience, le relèvement et l'autonomisation économique des femmes favorisenon seulement l'indépendance financière individuelle, mais aussi la cohésion sociale au sein des communautés. Elle démontre que lorsque les femmes sont soutenues, elles deviennent des actrices de la stabilité, de la paix et du développement pour l'ensemble de leur communauté. 

Q : Vous êtes désormais en Inde en tant que Représentante résidente adjointe. Qu'est-ce qui vous frappe dans le travail du PNUD dans ce pays ? 

R : L'ampleur et l'innovation numérique. L'Inde est un pays d'une extraordinaire diversité avec 1,4 milliard d'habitants, 22 langues officielles et des paysages d'une variété saisissante — des sommetsenneigés aux forêts tropicales, des déserts arides aux vastes mangroves et aux récifs coralliens. 

L'Inde est aussi incroyablement dynamique et innovante. Le PNUD joue un rôle catalyseur dans cet écosystème : nous contribuons à la conception de systèmes numériques s'appuyant sur de nouveaux Biens Publics Numériques, inclusifs et durables, qui garantissent que la technologie atteigne véritablement les populations les plus vulnérables. 

Le PNUD en Inde soutient le développement de systèmes de santé numérique, notamment le Programme universel de vaccination (U-WIN) et le Réseau électronique de veille vaccinale (eVIN). En 2025, U-WIN a permis le suivi de plus de 32 millions de femmes enceintes et de 97 millions d'enfants pour garantir leur accès aux vaccins via une application mobile, tandis qu'eVIN surveille la disponibilité et la température des vaccins dans plus de 30 000 points de la chaîne du froid, couvrant plus de 650 millions de doses. Les dossiers numériques réduisent la charge administrative et garantissent l'accès aux services de santé à toutes et tous, y compris dans les régions les plus reculées de ce vaste pays. 

En Inde, la coopération multilatérale ne se limite pas à la prestation de services : il s'agit de co-créer des solutions de développement de nouvelle génération. Des solutions testées en Inde peuventrapidement bénéficier à des millions de personnes — et devenir un modèle pour d'autres régions du monde. Cette combinaison d'échelle, d'innovation et d'apprentissage Sud-Sud est ce qui rend montravail au sein du PNUD en Inde si passionnant. 

Q : Beaucoup s'interrogent sur les raisons pour lesquelles la Suisse investit dans le multilatéralisme et la coopération au développement. Que mettriez-vous en avant? 

R : La coopération multilatérale au développement vise en définitive à protéger la paix, la prospérité économique et le mode de vie de la Suisse elle-même. Des défis tels que le changement climatique, les pressions migratoires, les conflits violents, les inégalités croissantes et l'érosion des droits de l'homme ne s'arrêtent pas aux frontières — et leurs conséquences touchent de plus en plus directement la Suisse, affectant aussi bien les prix de l'énergie et de l'alimentation que les perturbations des chaînes d'approvisionnement, la pression sur les systèmes d'asile, les risques sanitaires mondiaux et la stabilité des régions où opèrent les entreprises suisses. 

En soutenant le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la Suisse collabore avec d'autres pays pour s'attaquer à ces défis à la racine : prévenir les conflits avant qu'ils ne s'étendent, renforcer les communautés afin que les populations ne soient pas contraintes de migrer, protéger l'environnement et contribuer à la construction d'économies plus stables et plus équitables. Cela rend le monde plus sûr et plus prévisible, au bénéfice direct des ménages suisses et des entreprises helvétiques qui dépendent de marchés ouverts et d'échanges commerciaux mondiaux fiables. 

Parallèlement, la Suisse renforce son influence dans l'élaboration des règles mondiales en matière de gouvernance numérique, d'action climatique et de droits de l'homme — y compris les normes sur les entreprises et les droits de l'homme qui encadrent la conduite responsable des entreprises suisses à l'étranger et protègent la réputation internationale de la Suisse. Soutenir le multilatéralisme, ce n'estdonc pas seulement aider les autres : c'est un investissement stratégique dans la stabilité, la puissance économique et l'avenir de la Suisse. 

Q : Que conseilleriez-vous à des collègues visitant la Suisse de ne pas manquer ? 

R : J'encourage toujours mes collègues à découvrir les contrastes qui font l'identité de ce pays : les Alpes majestueuses et les lacs apaisants, mais aussi des centres urbains dynamiques comme Zurich ouBâle, où culture, innovation et histoire se conjuguent harmonieusement. 

Mais pour vraiment saisir ce qui rend la Suisse unique, il est précieux de prendre le temps d'observer le fédéralisme et la démocratie directe en action. Une visite à la Landsgemeinde d'Appenzell offre un aperçu de nos traditions séculaires de participation citoyenne, où les habitants se réunissent encore sur la place du village pour voter en personne sur des enjeux locaux. C'est l'une des façons les plus concrètes de percevoir combien l'engagement démocratique est profondément ancré dans la vie quotidienne. 

Cette alliance de beauté naturelle, de diversité culturelle et d'institutions démocratiques vivantes est la meilleure façon d'appréhender l'essence de la Suisse — et il va sans dire qu'il est absolumentincontournable de goûter au meilleur chocolat suisse.