Produire pour gagner en autonomie : quand les communautés deviennent les moteurs de leur développement

5 juin 2024

Mombeta Cherenfant, vice-coordinatrice Plateforme Genre du Nord-Est

Photo : Ruvens Boyer

Lorsque la frontière entre Haïti et la République dominicaine a fermé, fin 2023, les conséquences se sont rapidement fait sentir dans plusieurs communes du Nord-Est. Des produits de consommation courante, comme les œufs, se sont faits rares et leur prix a augmenté. Pour les familles, cette rupture d'approvisionnement rappelait combien certaines communautés dépendaient encore de productions venues d'ailleurs.

Dans cette même région, plus précisément à Grande Rivière du Nord, le Groupe de Recherche Agricole d’Haiti (GRAH), une organisation communautaire a choisi de transformer cette difficulté en opportunité. Avec l'appui du projet Développement inclusif, elle a développé un élevage avicole destiné à répondre aux besoins de la population locale. Les premiers résultats ont dépassé les attentes. Même après la réouverture de la frontière, les habitants ont continué à s'approvisionner auprès du producteur local.

Aujourd'hui, il résume cette évolution en une phrase :

« La demande est devenue tellement importante que nous n'arrivons plus toujours à satisfaire tous nos clients. » a indiqué Beleyi Nickely, coordonnateur de GRAH.

 

Cette histoire n'est pas un cas isolé.

À plusieurs dizaines de kilomètres de là, Agro lakay, qui évolue à Saint Raphael, une autre organisation communautaire a choisi la pisciculture. Avant même la première récolte, les habitants avaient déjà réservé leurs poissons. Quelques années plus tard, l'exploitation approvisionne une grande partie de la zone en poisson frais.

Pour Gelin Brunel, son responsable, cette évolution est la preuve que la communauté attendait cette production locale.

« Les voisins réservaient déjà leurs livres de poissons avant la première récolte. »

Dans d'autres communes, le changement ne s'est pas mesuré en kilogrammes de poissons ou en plateaux d'œufs.

Il s'est mesuré... en kilomètres.

Gelin Brunel, responsable d'Agro Lakay

Photo : Ruvens Boyer

Pendant longtemps, les habitants parcouraient de longues distances pour faire moudre leur maïs. Une tâche simple mobilisait parfois une bonne partie de la journée. Grâce au moulin installé avec l'appui du projet, cette contrainte appartient désormais au passé. Les producteurs transforment leur récolte à proximité de chez eux, économisent du temps et réduisent leurs dépenses. Ce qui semblait être un simple équipement est rapidement devenu un service essentiel pour toute la communauté.

Ces histoires se déroulent dans des communes différentes, mais elles racontent une même réalité.

À Savanette, Belladère, Cerca-la-Source, Ranquitte, Saint-Raphaël, La Victoire, Grande-Rivière-du-Nord, Ouanaminthe, Ferrier, Anse-à-Pitre, Anse-à-Galets et Pointe-à-Raquette, trente-six organisations communautaires ont bénéficié d'un accompagnement technique et financier dans le cadre du projet Développement inclusif, mis en œuvre par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), en partenariat avec le Ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST) et avec le soutien financier de l'Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID). 

Les initiatives étaient diverses : aviculture, pisciculture, apiculture, transformation du maïs, du manioc ou de l'arachide, production de miel, microfinance ou encore commercialisation de produits agricoles. Pourtant, toutes poursuivaient la même ambition : permettre aux communautés de produire davantage de valeur à partir de leurs propres ressources.

Le projet n'a pas apporté des idées toutes faites. Ces idées existaient déjà.

Les organisations savaient ce qui manquait à leur communauté. Elles connaissaient les produits recherchés, les services absents, les difficultés rencontrées par les producteurs. Le projet leur a permis de transformer ces initiatives en activités économiques capables de créer des emplois, de générer des revenus et de renforcer l'économie locale.

 

Formation pratique sur l'utilisation d'un moulin au profit des femmes bénéficaires

Photo : Ruvens Boyer

Les femmes ont joué un rôle central dans cette dynamique. Elles sont nombreuses à avoir participé aux activités de transformation, de commercialisation et de gestion des organisations. Derrière les sacs de maïs, les pots de beurre d'arachide, les ruches ou les unités de transformation se trouvent des femmes qui ont renforcé leurs compétences, développé leurs activités et accru leur autonomie économique. 

Au fond, ces initiatives parlent de bien plus que de poissons, d'œufs ou de maïs.

Elles montrent que les communautés possèdent déjà les idées, les compétences et l'envie d'agir. Lorsqu'elles disposent des moyens de concrétiser leurs projets, elles ne répondent pas seulement à leurs propres besoins. Elles créent des services, développent des marchés locaux et renforcent la résilience de tout un territoire.

C'est peut-être là le principal enseignement du projet Développement inclusif. Le développement local ne se construit pas uniquement à travers les investissements réalisés. Il se construit lorsque les communautés deviennent elles-mêmes les premières actrices de leur avenir.