Du sel iodé dans l’assiette

14 mai 2026
Deux femmes présentant du sel local conditionné

Deux salicultrices présentant du sel iodé Xwladjè produit à Djegbadji dans la commune de Ouidah au Bénin avec l'appui de ProSel

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba

Au Bénin, une révolution discrète est en marche : celle du sel iodé. Longtemps vendu en vrac et pauvre en nutriments essentiels, le sel en vrac du littoral se transforme grâce au Projet de Promotion du sel local Xwlajè dans la zone côtière au Bénin (ProSel), qui mobilise producteurs, institutions et partenaires pour moderniser la filière. Le projet a formé près de 1 437 saliculteurs et salicultrices, équipé les coopératives en machines semi-industrielles et repensé toute la chaîne du conditionnement. Derrière chaque grain de sel local iodé, un enjeu vital et une filière en pleine mutation.

Entre Ouidah et Grand-Popo, le long de la Route Nationale N°1, le paysage est bien connu : des étals improvisés alignent des tas de sel blanc exposés à l’air libre. Ici, on achète le sel comme on choisit un fruit au marché, en le touchant, en le goûtant, en négociant le prix au bord de la route. La scène se répète à Kpomassè, à Comé, dans chaque commune traversée. Elle pourrait passer pour une curiosité locale. Elle masque en réalité un problème de santé publique.

Car ce sel, aussi blanc soit-il, ne contient pas d’iode. Et sans iode, l’organisme ne peut produire les hormones thyroïdiennes essentielles à son fonctionnement. Les conséquences sont connues de la médecine mais invisibles au quotidien. Goitres, fatigue chronique, retards de croissance chez l’enfant, troubles du développement cognitif. Ce sont les Troubles Dus à la Carence en Iode (TDCI), et ils touchent des communautés entières sans que personne ne fasse le lien avec la pincée de sel versée dans la marmite.

"Le sel Xwlajè n’est plus seulement un produit du terroir. C’est un produit de qualité certifiée qui fait vivre l’économie locale tout en préservant la santé des générations futures. Un modèle où la tradition ne s’efface pas, mais s’enrichit pour le bien de tous. "
Marlène Capo-Chichi, Coordonnatrice nationale du ProSel
Une femme devant un étalage de sel

Exposition du sel local en vrac destiné à la vente

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba

Quand parler d’iode réveille de mauvais souvenirs

C’est dans ce contexte que le ProSel initié par le Gouvernement du Bénin avec l’appui technique et financier du consortium IBSA (Inde - Brésil - Afrique du Sud) et du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), a été lancé en 2022, avec une ambition claire : moderniser la filière du sel local tout en garantissant un produit de qualité, bénéfique pour la santé des consommateurs. Cependant, dès ses premières interventions dans les communes ciblées – Sèmè, Ouidah, Kpomassè, Comé et Grand-Popo – le projet s’est heurté à un obstacle inattendu : la méfiance des producteurs.

Cette réticence trouve son origine dans des expériences passées. En effet, des campagnes de contrôle avaient conduit à la saisie de stocks importants de sel non iodé sur les marchés. Pour les saliculteurs, ces actions ont été vécues comme des sanctions injustes, remettant en cause la valeur de leur production et affectant directement leurs revenus. Ainsi, lorsque la question de l’iodation a été réintroduite, elle a été spontanément perçue comme une nouvelle contrainte, voire une menace.

Face à cette situation, ProSel a fait un choix stratégique déterminant : abandonner toute approche coercitive au profit d’une démarche pédagogique et participative. Il ne s’agissait plus d’imposer, mais de convaincre.

Seance de sensibilisation avec des femmes

Une séance d'échanges entre l'équipe de ProSel et quelques salicultrices

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba

Le projet a ainsi déployé un processus en trois volets :

D’abord, informer. Des sessions communautaires ont été organisées dans les cinq communes pour expliquer aux producteurs ce qu’est l’iode, pourquoi le corps en a besoin, et quelles sont les conséquences concrètes de sa carence : un goitre visible au cou, un enfant qui peine à suivre à l’école, une fatigue inexpliquée qui s’installe. En mettant des mots et des images sur un problème invisible, le projet a transformé la perception des saliculteurs.

Ensuite, former. Au total, 1 437 saliculteurs et salicultrices ont été formés à l’iodation manuelle du sel dans les communes de Sèmè, Ouidah, Kpomassè, Comé et Grand-Popo. Avec pour objectif que l’approvisionnement des marchés se fasse directement en sel iodé, dès la sortie des sites de production. La formation manuelle a également permis de démystifier le processus. L’iodation n’altère ni le goût, ni la couleur, ni la texture du sel.

Enfin, équiper. Car l’iodation manuelle, si elle fonctionne à petite échelle, ne suffit pas pour répondre aux volumes du marché. Le projet a donc franchi une étape décisive en déployant huit machines d’iodation industrielle, chacune capable de traiter cinq tonnes de sel par jour, mises à disposition de plusieurs coopératives. Un saut technologique qui a donné aux producteurs les moyens de passer à l’échelle. 

Toutefois, la transformation de la filière ne s’arrête pas à la production. Un autre défi majeur résidait dans la conservation de l’iode jusqu’à la consommation. En effet, le sel vendu en vrac, exposé à l’air, à l’humidité et à la lumière, perd progressivement sa teneur en iode. Pour répondre à ce problème, ProSel a introduit des solutions de conditionnement adaptées.

Un magasin de conditionnement du sel

Un magasin d'iodation et de conditionnement du sel local Xwlajè installé dans le marché Kpassè à Ouidah au profit des salicultrices

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba

Du conditionnement du sel iodé et une coalition d’acteurs au service de la filière

Ioder le sel ne suffit pas. Encore faut-il que l’iode parvienne intact jusqu’au consommateur. Or, le sel vendu en vrac, exposé à l’air, à la lumière, à l’humidité, perd progressivement son iode avant même d’atteindre la marmite. Le ProSel a donc travaillé à révolutionner le conditionnement du sel local.

Le sel local Xwlajè est désormais proposé dans des emballages adaptés, conçus pour préserver l’iode de la production jusqu’à la dernière pincée. Ce changement, en apparence technique, est en réalité fondamental. Il garantit que les efforts consentis en amont – formation, iodation, contrôle qualité – ne soient pas annulés avant même que le produit n’arrive dans l’assiette du consommateur.

Le succès de cette transformation n’a été possible que grâce à une synergie institutionnelle peu commune. La Direction de l’Alimentation et de la Nutrition Appliquée (DANA) a mis à disposition ses agents de terrain pour le renforcement des capacités des saliculteurs, assuré le contrôle qualité et fourni les kits de test rapide permettant de vérifier la teneur en iode du sel. L’ONG internationale GAIN a apporté les équipements et le prémix d’iode nécessaires à l’iodation à grande échelle.

Le financement du projet, lui, provient du Gouvernement et des partenaires notamment le consortium IBSA (Inde - Brésil - Afrique du Sud) et le PNUD . Ce soutien a permis une visibilité accrue du sel iodé local lors de rendez-vous institutionnels majeurs, des foires commerciales, des journées internationales des femmes, de l’Alimentation, du Freedom Day et à d’autres occasions. Lors de ces rencontres, des dons de sel iodé sont distribués aux participants, prouvant que le sel du littoral peut contribuer à l’amélioration de la nutrition à l’échelle nationale.

Des emballages de sel exposés

Avec ProSel, le sel iodé produit au Bénin est désormais mieux emballé pour la distribution sur le marché

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba

Convaincre le consommateur

En effet, les habitudes d’achat évoluent lentement. Le sel en vrac reste largement présent sur les marchés, et le passage au sel conditionné nécessite un effort de sensibilisation continu. Le consommateur doit être convaincu non seulement de l’intérêt sanitaire du sel iodé, mais aussi de la valeur d’un produit qu’il ne peut plus manipuler avant l’achat.

Malgré ces défis, la dynamique est enclenchée. Les producteurs, autrefois méfiants, sont devenus les premiers ambassadeurs de l’iodation. Le sel Xwlajè s’affirme progressivement comme un produit local de qualité, à la fois porteur de valeur économique et garant de la santé publique. 

Photograph of a woman in a green shirt beside a sign with logos, palm trees and wooden fence.

Marlène Capo Chichi, Coordonnatrice nationale de ProSel

Photo: PNUD Bénin / Elsie Assogba