Discours de Mme Ilaria Carnevali au 10ème Forum Parlementaire International sur la Justice Sociale
9 février 2026
Présentation de Mme Ilaria CARNEVALI, Représentante Résidente du Programme des Nations Unies pour le développement au Royaume du Maroc
Panel :
La Justice Sociale dans un Monde en pleine Mutation
[Introduction]
Monsieur le Président de la Chambre des Conseillers,
Mesdames et Messieurs les Présidents des Institutions constitutionnelles,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Excellences, Cher.e.s panélistes,
Mesdames et Messieurs,
[All protocol observed]
Je suis très honorée de prendre part, au nom du Programme des Nations Unies pour le développement, à ce 10ᵉ Forum Parlementaire International de la Justice Sociale, organisé par la Chambre des Conseillers en partenariat avec le Conseil Économique, Social et Environnemental. Je me réjouis que le PNUD soit associé à cet espace et que nous puissions partager notre attachement à ce dialogue en faveur d’une justice sociale fondée sur l’équité, l’inclusion et la dignité humaine.
Ce dialogue prend une résonance particulière cette année, à l’approche de la Journée mondiale de la justice sociale du 20 février. En effet, le thème de ce Forum nous rappelle que les transitions en cours — économiques, climatiques, numériques — ne peuvent réussir que si elles sont justes, inclusives et porteuses d’opportunités pour tous.
La Déclaration universelle des droits de l’homme commence par cette phrase fondatrice Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Elle consacre aussi à l’Article 22 le droit à la sécurité sociale. La justice sociale n’est donc pas une faveur ni une simple politique sectorielle c’est l’expression concrète des droits humains dans la vie quotidienne. Et c’est exactement l’esprit de l’Agenda 2030, dont la promesse de « ne laisser personne pour compte » est la clé de voûte.
Nous sommes confrontés à une superposition de transitions climatique, numérique, démographique et économique. Ces vagues, si elles ne sont pas gouvernées avec équité, peuvent accentuer les fractures sociales et territoriales. 1,1 milliard de personnes vivent encore la pauvreté multidimensionnelle c’est à dire des privations simultanées de revenus, d’éducation, de santé, d’infrastructures de base. Pour la première fois 52,4 pour cent de la population mondiale bénéficient d’au moins une prestation de protection sociale. Mais 3,8 milliards de personnes restent entièrement non couvertes au moment même où les chocs climatiques et économiques s’intensifient.
En novembre 2025, la communauté internationale a adopté la Déclaration politique de Doha au Deuxième Sommet mondial pour le développement social. Le texte place justice sociale, emploi décent et protection sociale universelle au centre de l’action publique et charge la Commission du développement social d’en suivre la mise en œuvre. Ce consensus réaffirme que la justice sociale est indissociable de la paix, de l’état de droit et de la soutenabilité économique.
La justice sociale, c’est ce qui permet à chacun de vivre dignement, de se projeter dans l’avenir et de contribuer à la vie en société. Central à l’agenda 2030 des Objectifs de Développement Durable, est le concept de « ne laisser personne de côté ». Derrière ces mots, il y a un engagement très concret : mesurer le progrès non pas à l’aune de ceux qui avancent le plus vite, ou de la moyenne des personnes, mais de ceux qui risquent d’être oubliés. Et c’est précisément cet équilibre que les mutations mondiales nous invitent à repenser.
Le dernier Rapport mondial sur le développement social le dit sans ambigüité : l’insécurité économique, les inégalités persistantes et l’érosion de la confiance à travers le monde forment un cercle vicieux. Plus d’un milliard de personnes vivent dans la pauvreté multidimensionnelle. La moitié de l’humanité n’a pas de protection sociale adéquate. Et plus 60 pour cent de la population mondiale se dit en difficulté.
Mais il y a aussi des raisons d’espérer, et le Maroc en est une illustration.
[Développement humain et justice sociale au Maroc]
Permettez-moi de saluer les avancées du Royaume, lesquelles se cristallisent dans les données de notre dernier rapport sur le développement humain. Vous le savez sans doute, notre dernier Rapport sur le Développement Humain l’a confirmé, car, pour la première fois, le Royaume a intégré la catégorie des pays à développement humain élevé, avec un Indice de 0,710. Derrière ce seuil, il y a des progrès concrets : une espérance de vie de 75 ans, des avancées réelles en éducation et en accès aux soins.
Cependant, les disparités territoriales, sociales liées notamment aux jeunes et aux femmes, et les risques liés aux changements climatiques constituent des défis dans cette trajectoire ascendante de développement humain du Royaume. Il y a une dimension essentielle qui est au cœur : la dimension territoriale. Au Maroc comme ailleurs dans le monde, les disparités entre régions, entre l’urbain et le rural, entre les centres et les périphéries, et certaines disparités sociales sont parfois profondes et fonctionnent comme des freins au développement humain. Le taux de pauvreté multidimensionnelle a reculé, passant de près de 12 pour cent en 2014 à 6,8 pour cent en 2024 — mais des disparités territoriales et sociales importantes subsistent, notamment une autre fois, entre zones rurales et urbaines. Les inégalités de genre restent marquées. Le chômage des jeunes est aussi préoccupant — et dans un monde où 1,2 milliard de jeunes entreront sur le marché du travail dans la prochaine décennie pour seulement 420 millions d’emplois -c’’est un enjeu qui vraiment dépasse les frontières. La fracture numérique, les vulnérabilités climatiques, l’informalité du travail: autant de défis qui exigent de ne pas relâcher l’effort. Et ce sont précisément ces inégalités, et cette combinaison/intersection d’inégalités que les grands chantiers de stratégies et politiques du Royaume ambitionnent de corriger, tel que celui de la régionalisation avancée, et nous sommes fiers de les accompagner.
[Le rôle du PNUD en tant qu’intégrateur]
Notre Programme de Coopération avec le Maroc pour la période 2023-2027 s’articule autour de trois priorités : la transformation économique inclusive et durable ; l’inclusion et la protection sociale ; et la gouvernance, la résilience et le développement territorial. Ce ne sont pas trois secteurs séparés. Ce sont trois facettes d’une même ambition : accompagner les dynamiques (nationales) de réformes, en élargissant les choix et les capacités des personnes, partout sur le territoire.
Le PNUD a un rôle d’intégrateur, c’est-à-dire de relier ce que les cloisonnements institutionnels tendent à séparer : l’économique et le social, le local et le global, l’urgence et la transformation structurelle, l’innovation technologique et l’inclusion humaine. Et a un rôle de partenaire, c’est-à-dire nous collaborons avec un grand nombre de ministères, d’institutions nationales, régionales, locales, le secteur privé, les communautés locales, à travers un portfolio de programmes qui mettent en avent le leadership national et des solutions de développement locales. C’est un travail de longue haleine, bâti sur six décennies de coopération et de confiance mutuelle avec le Royaume Maroc. Et nous apportons ici ce que nous apprenons de nos projets et programmes dans 170 pays et territoires — tout comme nous partageons l’expérience marocaine avec le reste du monde, par exemple en matière de changement climatique, de transition énergétique, de gouvernance locale, de digitalisation ou de coopération Sud-Sud. Le Royaume du Maroc pour nous, n’est pas un bénéficiaire de coopération. C’est un partenaire, un innovateur, un contributeur à cet agenda de développement humain et inclusif dans le monde
Permettez-moi de partager 4 exemples dans lesquels le PNUD accompagne la mise en œuvre des objectifs, stratégies et politiques du Royaume et qui opérationnalisent ces approches :
1er exemple : l’emploi vert. Quand le PNUD appuie l’Accélérateur de Croissance Verte et d’Emplois, en coopération avec des nombreuses institutions nationales, dont le ministère de l’Inclusion économique, de la PME et des entreprises nous relions la transition écologique à l’emploi décent pour les jeunes.
2ème exemple : le digital au service de tous. Nous travaillons avec me MTDRA sur la digitalisation des services publiques, en rendant les services plus accessibles tout toute la population du Royaume. En 2025, le Royaume du Maroc et le PNUD ont lancé ensemble, à marge de l’Assemblé Générale des NU, le D4SD Digital for Sustainable Hub — une plateforme régionale ambitieuse, coconstruite, pour déployer des solutions digitales et d’intelligence artificielle inclusives pour le développement humain, des solutions à des problèmes de développement même au-delà des frontières du Royaume. La digitalisation, si elle est pensée sans l’inclusion, creuse les inégalités. Mais si elle est pensée avec et au plus près des gens — pour les services de base, mais aussi pour l’emploi ou la gouvernance locale — elle devient un véritable levier d’égalité. Le Maroc se positionne ici comme un acteur de référence pour toute la région arabe et africaine, un acteur qui se veut producteur, et non simplement acheteur de solutions. Là, nous voyons le ‘ne laisser personne pour compte » à l’échelle géostratégique.
3ème exemple : les droits humains et le développement territorial. Avec la Délégation Interministérielle aux Droits de l’Homme, nous accompagnons la territorialisation des droits humains : 11 conventions-cadres régionales, des plans d’action locaux, un programme « École des Droits de l’Homme ». Nous travaillons aussi sur les droits des personnes en situation de handicap — 4,8 pour cent de la population marocaine — en partenariat avec le ministère de la Solidarité, intégration sociale et de la famille, parce que la justice sociale commence par la visibilité de ceux que l’on ne voit pas.
4ème exemple : la localisation des objectifs de développement. Nous accompagnons la régionalisation avancée à travers l’appui institutionnel au niveau central, mais encore plus à travers les actions territorialisées visant la planification du développement territorial, la connectivité territoriale, des approches de développement local intégrés dans des territoires vulnérables, dans l’urbanisation durable, et dans la planification territoriale de l’adaptation aux changements climatiques, ce qui aide par exemple, à définir des approches et des projets qui doivent être financés pour augmenter la résilience territoriale face aux chocs climatiques, qui – et c’est une réalité au niveau planétaire - frappent plus durement les plus vulnérables, dans les territoires les plus fragiles.
Dans ce cadre, l’adoption d’approches qui relient la planification du développement territorial à des stratégies intégrées et novatrices de financement, les investissements publiques et privés aux objectifs locaux de développement, et l’investissement dans les secteurs à haut potentiel de croissance à la capacitation des PMEs pour générer des emploi verts et durables, sont des leviers essentiels pour l’accélération des objectifs de développement en augmentant l’impact des politiques publiques vertueuses sur les personnes et les territoires qui pourraient rester à l’arrière.
[Le rôle clé du Parlement]
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Le fait que ce Forum se tienne dans cette enceinte est important, et pas seulement symboliquement. Chaque loi de finances est un choix de justice sociale. Chaque débat budgétaire est un arbitrage entre les besoins d’aujourd’hui et les droits de demain.
La Déclaration Politique de Doha, adoptée en novembre 2025 au Deuxième Sommet Mondial pour le Développement Social, co-facilitée par le Maroc, le reconnaît clairement : les parlements sont des acteurs indispensables de la mise en œuvre. Les engagements pris par les gouvernements ne deviennent réalité que lorsqu’ils sont inscrits dans la loi, financés dans le budget, et contrôlés dans leur exécution.
Mais le rôle du Parlement va bien au-delà de la législation. Il est le lieu où les voix des territoires, des professions, de la société civile se font entendre.
Quand un parlement s’empare de la justice sociale, il envoie un signal clair. C’est un choix de société. Et c’est un choix qui exige des données, du suivi, de l’évaluation — et de la volonté politique.
C’est aussi un choix qui engage l’Agenda 2030 et les Objectifs de Développement Durable, qui sont des cadres de redevabilité que les parlements peuvent s’approprier pour évaluer, orienter et contrôler l’action publique. Et dans le cadre de la régionalisation avancée, ce rôle de veille et d’évaluation prend une dimension territoriale décisive.
Le PNUD de part son expérience avec les parlements à travers le monde est bien entendu prêt à accompagner la Chambre des Conseillers dans cette démarche
[Conclusion]
Le développement humain, dans sa définition adoptée par le PNUD, est un processus d’élargissement des capacités humaines et partant des possibilités d’épanouissement qui s’offre à chaque individu dans la société. Il représente l’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus — le choix de vivre en bonne santé, d’apprendre, de travailler dignement, de participer à la vie de sa communauté. La justice sociale, c’est faire en sorte que ces libertés ne dépendent ni du genre, ni de l’âge, ni du lieu de naissance. C’est faire en sorte qu’elles soient une réalité à Tata comme à Tanger, à Figuig comme à Fès. Le PNUD reste pleinement mobilisé aux côtés du Royaume, ses institutions et l’ensemble de ses partenaires, pour l’opérationnalisation des principes de la justice sociale en actions concrètes et mesurables, au service d’un développement humain inclusif et durable.
Je vous remercie de votre aimable attention et vous souhaite plein succès aux travaux de ce Forum.
La justice sociale, c’est ce qui permet à chacun de vivre dignement, de se projeter dans l’avenir et de contribuer à la vie en société. Central à l’agenda 2030 des Objectifs de Développement Durable, est le concept de « ne laisser personne de côté ». Derrière ces mots, il y a un engagement très concret : mesurer le progrès non pas à l’aune de ceux qui avancent le plus vite, ou de la moyenne des personnes, mais de ceux qui risquent d’être oubliés. Et c’est précisément cet équilibre que les mutations mondiales nous invitent à repenser.