CAN 2025 au Maroc : renforcer un journalisme sportif responsable pour prévenir les discours de haine et promouvoir le vivre-ensemble
9 janvier 2026
Du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, le Maroc accueille la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025: un rendez-vous continental majeur, suivi par des millions de téléspectateur.rice.s et de passionné·e·s, au Maroc comme à travers l’Afrique et le monde.
Au-delà des résultats sportifs, ces compétitions sont aussi des moments de récit collectif : elles racontent des identités, des appartenances, des fiertés nationales et des liens entre peuples. Elles peuvent amplifier le meilleur ; l’émotion, l’unité, la créativité ; mais aussi, parfois, le pire : stéréotypes, propos racistes, discriminations, haine en ligne.
Dans ce contexte, le rôle des médias est central. La manière dont un match est commenté, un incident est rapporté, une image est choisie, un titre est formulé : tout cela façonne la perception du public. Et dans des événements à très forte audience, la couverture médiatique devient un levier puissant pour faire progresser le respect des droits humains.
C’est pourquoi la Délégation interministérielle des droits de l’homme (DIDH), avec l’appui du PNUD au Maroc, a organisé une série d’ateliers à Casablanca et à Tanger à destination des journalistes sportifs marocain·e·s. L’objectif : renforcer les capacités en matière de couverture des grandes manifestations sportives dans le respect des droits humains, tout en contribuant à limiter la propagation des discours discriminatoires, racistes ou haineux, dans les contenus médiatiques et sur les plateformes numériques. Cette dynamique s’inscrit dans une perspective plus large : le Maroc se prépare à d’autres rendez-vous sportifs d’envergure, dont la Coupe du Monde 2030, que le Royaume coorganisera avec l’Espagne et le Portugal.
Les compétitions sportives ne sont pas seulement des événements de divertissement. Elles sont une scène sociale et médiatique où s’expriment, parfois de façon exacerbée, des rapports à l’altérité : origine, couleur de peau, langue, religion, genre, nationalité, territoire, appartenance régionale ou clubiste.
Dr. Lyazghi Moncef, spécialiste de la politique sportive et chef d’unité à la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA), le rappelle : ces événements sont parmi les canaux les plus efficaces pour diffuser, de manière accessible, des principes universels, parce qu’ils touchent une audience massive et mettent en avant des valeurs comme le respect des règles et le fair-play. Il souligne aussi que les grandes organisations sportives mobilisent souvent des messages et des slogans sur les valeurs, y compris dans les stades et dans la communication officielle des tournois.
Autrement dit : le sport est un langage commun, et la médiatisation en est le micro. Ce micro peut promouvoir la dignité et l’égalité ou alimenter des représentations qui blessent, excluent, ou déshumanisent.
Les discours de haine et les discriminations dans le sport ne se limitent pas aux tribunes. Ils se manifestent aussi, et parfois surtout, dans l’espace médiatique, notamment par :
- des insultes ou “blagues” racistes banalisées ;
- des stéréotypes sur des peuples, des pays, des régions ou le genre ;
- des généralisations (“ils sont comme ça…”) ;
- des contenus qui attisent la tension entre communautés ;
- la diffusion d’images humiliantes ou décontextualisées ;
- la viralisation de propos discriminatoires sur les réseaux sociaux, au nom du “buzz”.
Dr. Lyazghi insiste sur un point clé : certains propos tenus par des supporters peuvent passer inaperçus, mais le problème devient majeur lorsque des médias relaient, amplifient ou normalisent des contenus incitant à la haine, notamment liés à la couleur de peau, l’origine, l’appartenance géographique ou la religion. Il cite aussi un enjeu sensible : la manière dont certains discours peuvent affecter les relations entre les Marocain·e·s et d’autres peuples africains alors même que la CAN devrait être une opportunité de renforcer la coexistence et le vivre-ensemble.
Loin d’être un simple commentaire “à chaud”, le journalisme sportif est un travail d’information. Et comme toute information, il engage des principes : exactitude, responsabilité, non-discrimination, respect de la dignité humaine. Dr. Lyazghi est clair : un journaliste ne peut appliquer des principes qu’il ne maîtrise pas. Il rappelle l’importance de connaître les repères fondamentaux - déclaration universelle des droits de l’homme, instruments internationaux, et références juridiques nationales - pour produire un discours professionnel, responsable, et promoteur de coexistence.
Dans une compétition accueillie par le Maroc, où l’attention médiatique internationale se concentre sur les stades, les villes hôtes, les supporters et l’organisation, chaque contenu publié contribue aussi à l’image du pays. Et cette image, aujourd’hui, se construit à la vitesse des réseaux.
C’est précisément pour accompagner cette responsabilité que la DIDH, avec l’appui du PNUD Maroc, a déployé des ateliers à Casablanca et Tanger, centrés sur :
- l’intégration d’une approche fondée sur les droits humains dans la couverture sportive;
- l’identification et la prévention des discours discriminatoires et haineux ;
- les choix éditoriaux (titres, angles, images, vocabulaire) qui peuvent réduire les risques de stigmatisation ;
- le rôle des médias dans la promotion d’un climat de respect et de sécurité pour toutes et tous, y compris les supporters étrangers, les communautés diverses et les publics vulnérables.
Ces sessions ont été pensées comme des espaces de dialogue : partager des cas concrets, analyser des situations “à risque”, renforcer des réflexes professionnels, et consolider une culture médiatique qui protège les droits, y compris lorsque l’ambiance sportive est passionnée.
L’un des participants, Said Kadry, journaliste sportif ayant bénéficié de la formation, témoigne de l’utilité directe de ce type d’initiative : « L’atelier nous a été utile, nous a apporté formation, conseils et informations sur la lutte contre le discours de haine et la discrimination raciale. À l’approche de la CAN puis de la Coupe du Monde, il est crucial de renforcer les capacités des médias. »
Son témoignage rappelle l’importance de disposer d’espaces d’échange et d’outils concrets pour couvrir, avec justesse, des situations sensibles. Dans un contexte où chaque séquence peut être amplifiée en temps réel, ces ateliers aident à partager des repères et à renforcer une couverture qui célèbre le sport tout en respectant la dignité et les droits de toutes et tous.
Dans cette perspective, quelques réflexes éditoriaux et pratiques professionnelles peuvent aider à prévenir les dérapages et à renforcer l’impact positif des contenus :
- Soigner le vocabulaire : bannir les expressions stigmatisantes, éviter les généralisations, refuser les surnoms humiliants.
- Contextualiser : ne pas isoler une scène ou un incident sans expliquer le contexte et les faits.
- Éviter l’amalgame : distinguer des individus, des groupes de supporters, des institutions, des peuples.
- Choisir des images responsables : refuser les visuels qui déshumanisent ou ridiculisent.
- Ne pas “récompenser” la haine par la visibilité : ne pas reprendre des contenus haineux pour faire de l’audience ; si le sujet doit être traité, le faire avec prudence et pédagogie.
- Rester professionnel : indépendance, neutralité, rigueur — y compris lorsque l’émotion nationale est forte.
- Anticiper les tensions : les rivalités sportives ne doivent jamais devenir des rivalités entre peuples.
- Protéger la dignité : se rappeler que derrière chaque maillot, chaque drapeau, chaque accent, il y a des personnes.
- Adopter une approche sensible au genre : veiller à une couverture inclusive et respectueuse, en donnant une visibilité équitable aux femmes et en évitant les stéréotypes ou propos sexistes.
Un Guide pour un journalisme respectueux des droits humains a été officiellement lancé le 7 janvier 2026, au siège de l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC) à Rabat. Conçu comme un outil pratique et pédagogique, ce guide vise à accompagner les journalistes dans leur travail quotidien, en particulier lors de la couverture d’événements à forte visibilité comme la CAN ou la Coupe du Monde. Il propose des repères clairs, des principes déontologiques, des exemples concrets et des recommandations opérationnelles pour prévenir les discours de haine, les discriminations et les atteintes à la dignité humaine dans les contenus médiatiques. Pensé également comme un support de formation, le guide s’adresse aux étudiant·e·s en journalisme et en communication, afin d’ancrer dès la formation initiale une culture professionnelle fondée sur le respect des droits humains, la responsabilité éditoriale et le vivre-ensemble.
La CAN 2025 n’est pas une parenthèse : elle est un accélérateur. Elle révèle, à grande échelle, les forces et les fragilités de nos écosystèmes médiatiques. Elle rappelle que l’information sportive est un espace d’influence sur les normes sociales : ce que l’on normalise, ce que l’on condamne, ce que l’on valorise.
Dans la perspective de la Coupe du Monde 2030, l’enjeu reste pertinent et visera à installer, dans la durée, des standards de couverture qui font du sport un vecteur de cohésion, d’égalité et de dignité humaine.
À travers son partenariat avec la DIDH, le PNUD Maroc réaffirme une conviction : le développement humain passe aussi par des espaces publics respectueux, où la diversité n’est pas une menace, mais une richesse. Prévenir les discours de haine, c’est protéger et promouvoir la cohésion sociale. Renforcer l’éthique médiatique, c’est renforcer la confiance. Dialoguer avec et soutenir les professionnel·le·s de l’information, c’est investir dans un avenir où le sport rassemble sans exclure. La couverture médiatique des grandes manifestations sportives n’est pas seulement un récit de buts et de trophées. C’est un récit de société. Et ce récit, collectivement, peut-être plus juste, plus inclusif, plus responsable.
La manière dont un match est commenté, un incident est rapporté, une image est choisie, un titre est formulé : tout cela façonne la perception du public. Et dans des événements à très forte audience, la couverture médiatique devient un levier puissant pour faire progresser le respect des droits humains.