Blog sur Mateo Salomon, Responsable des programmes de financement du climat et de l'énergie durable au Bureau de l'appui aux politiques et aux programmes du PNUD.
Le fil d’Ariane – L’histoire de Mateo Salomon
19 juin 2026
Ce qui a mené Mateo Salomon à ses fonctions actuelles n’est pas un chemin linéaire, mais une mosaïque d’expériences unies par un fil conducteur : la finance. Non pas la finance telle qu’elle est communément pratiquée dans le secteur bancaire genevois, mais la finance perçue comme un levier de développement — structurée, échelonnée et déployée au cœur de certains des environnements d’investissement les plus complexes au monde.
Un bref détour par un fonds de fonds spéculatifs au sein d'une banque privée suisse s'est révélé contre toute attente formateur. Cette expérience l'a doté d'un nouveau bagage technique en matière d’allocation d'actifs, de structuration des risques et de rendement du capital, qui ne le quittera plus. Il se souvient notamment d’une réunion à huis clos avec l'ancien vice-président américain Al Gore, qui s’associait alors avec une banque suisse pour lancer l'un des tout premiers véhicules d'investissement privé axés sur les critères ESG. C'était le signal avant-coureur que la finance et le climat convergeaient d'une manière qui allait redéfinir les décennies à venir du travail de développement.
Ce parcours l’a mené bien au-delà de Genève. En El Salvador, au sein du bureau de pays du PNUD, он a découvert pour la première fois comment un instrument financier — en l'occurrence, la finance carbone — pouvait impacter directement les ménages vulnérables grâce à un programme de cuisson propre. Au Panama, au Centre régional du PNUD pour l'Amérique latine et les Caraïbes, sa perspective s’est élargie aux politiques et opportunités régionales de financement climatique. Il a ensuite rejoint des banques régionales de développement pour approfondir son expertise, contribuant ainsi aux premiers projets approuvés par le Fonds vert pour le climat (GCF), notamment des obligations climatiques, des lignes de crédit vertes pour les institutions financières locales, des infrastructures résilientes au climat et des assurances pour l'efficacité énergétique. Enfin, ses fonctions mondiales au siège du PNUD à New York ont élargi tant son périmètre géographique que ses responsabilités. Chaque étape, chaque expérience a renforcé sa conviction : lorsqu'elle est menée à bien, la finance durable possède le pouvoir de transformer les vies et les économies.
Apprendre à travers un prisme interdisciplinaire
Mateo a étudié les relations internationales à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, où il s’est d'abord intéressé aux interactions entre la finance et les politiques environnementales. Cette approche interdisciplinaire, croisant le droit, l’économie et les sciences politiques, est devenue le pilier de sa vision intégrée du développement.
« J’ai toujours été fasciné par le volet financier de l’action climatique : la manière dont les pays peuvent combiner et échelonner différentes sources de capitaux pour rendre les projets viables », explique-t-il.
Le véritable sens du « coût du capital »
L’un des défis majeurs au cœur du travail de Mateo réside dans le coût du capital. Le financement d'un projet solaire sur de nombreux marchés africains peut s'avérer considérablement plus élevé que celui d'un projet équivalent en Suisse — doublant parfois le prix de l'électricité. Cela n'est pas dû à une différence technologique, mais à une perception plus élevée des risques. La volatilité des devises, l’incertitude réglementaire et un accès limité à des financements abordables sont autant de facteurs déterminants pour la concrétisation de ces projets.
C’est précisément là que les institutions de financement du développement ont un rôle clé à jouer : elles aident à atténuer les risques d’investissement, à renforcer les cadres réglementaires et à soutenir des structures de financement qui rendent les projets plus viables.
« Nous voulons que ces investissements soient viables et attractifs pour les investisseurs », précise Mateo, « mais nous intervenons dans des contextes où l'accessibilité financière est un problème majeur. C’est ce fossé que nous devons combler. »
Ce que cela donne en pratique
L’un des programmes sur lesquels Mateo travaille est le Programme africain des mini-réseaux (Africa Minigrids Program- AMP), qui soutient le déploiement de mini-réseaux solaires à travers l’Afrique subsaharienne. Ses missions vont de l'accompagnement des gouvernements dans l'élaboration de politiques et de réglementations à la facilitation de projets visant à élargir l’accès à l’énergie pour les ménages, les centres de santé, les exploitations agricoles et les petites entreprises.
Dans les pays où l’extension du réseau électrique national reste lente ou financièrement difficile, los mini-réseaux constituent une source d'électricité fiable et plus immédiate. L'impact est souvent concret et local : réfrigération des vaccins, alimentation en énergie pour la transformation agricole ou accès à l'électricité pour de petites entreprises qui dépendaient auparavant du diesel ou n'avaient tout simplement aucun accès à l'énergie.
En Somalie, aux Comores, au Burkina Faso et au Malawi, le PNUD a soutenu l’élaboration de réglementations, de régimes d’octroi de licences et de projets pilotes, ouvrant ainsi la voie aux investissements.
Au Nigéria, grâce à un financement du Fonds pour l'environnement mondial (FEM) et en partenariat με l’Agence d’électrification rurale du Nigéria, l'AMP investit plus de 5,9 millions de dollars américains sur 23 sites distincts. Ce projet démontre comment les mini-réseaux solaires peuvent devenir le moteur de l’activité économique rurale et soutenir les petites entreprises ainsi que les exploitations agricoles.
Une perspective suisse dans des fonctions mondiales
Après plusieurs années passées à travailler à l’étranger, Mateo confie qu’il a appris à apprécier certains aspects de la Suisse sous un autre jour. En y grandissant, il était facile de considérer certains acquis comme évidents : des infrastructures fiables, des institutions qui fonctionnent et des services publics sur lesquels la population peut compter.
C’est seulement après avoir travaillé au cœur d’économies en développement qu’il a réalisé à quel point ces conditions sont exceptionnelles. Dans les régions où l’accès à l’électricité, au financement ou aux services de base ne peut être tenu pour acquis, les conséquences des choix politiques et des décisions d’investissement sont souvent immédiates et visibles.
« En Suisse, les choses fonctionnent globalement bien », observe-t-il. « Et comme elles fonctionnent, on ne se rend pas toujours compte de tout le travail nécessaire pour qu'il en soit ainsi. »
Cette perspective l’a accompagné tout au long de sa carrière. Derrière chaque système qui fonctionne se cachent des années d’investissement, de coordination et de renforcement institutionnel. Une grande partie de ce travail passe inaperçue lorsqu'il est couronné de succès, et ne devient visible que lorsqu'il vient à manquer.
Ce qu’il dirait au jeune homme qu’il était
Mateo parle avec franchise de ce qui l’a le plus façonné : non pas les fonctions qui semblaient les plus confortables ou prévisibles, mais celles qui le rapprochaient le plus de ses véritables centres d'intérêt, même lorsqu'elles s'accompagnaient d'incertitudes.
« Il n’y a pas de chemin unique », affirme-t-il. « Chaque expérience compte, y compris les plus indirectes. Les liens de cause à effet ne deviennent souvent évidents qu’avec le recul. »
Il encourage les jeunes professionnels à cultiver leur curiosité à travers différents secteurs et disciplines, tout en se forgeant au fil du temps une expertise solide dans au moins un domaine. « L’interdisciplinarité », ajoute-t-il, « est ce qui crée de la réelle valeur ajoutée dans un domaine aussi complexe que le financement du climat et du développement. »
Pourquoi cela importe pour les professionnels suisses
Le financement du développement est, à bien des égards, un travail de longue haleine. Les projets demandent des années de structuration, les partenariats exigent un engagement durable et la crédibilité se bâtit lentement, par la constance plutôt que par la visibilité. C'est un domaine qui ne récompense pas l'impatience.
« Une grande partie de ce que nous faisons est invisible », confie Mateo. « Nous posons les fondations sur lesquelles d’autres vont bâtir. »
Sa propre carrière illustre à quel point la finance et le développement sont désormais indissociables, en particulier dans des secteurs comme l'accès à l'énergie et la transition énergétique, où les solutions techniques dépendent tout autant des structures de financement que de la technologie elle-même.
Pour les professionnels suisses qui envisagent de s'engager auprès du PNUD, il les invite à mettre leur expertise au service du développement. Ils y trouveront peut-être, eux aussi, leur propre fil conducteur.