IA et énergie : le pari africain pour transformer le développement

19 décembre 2025
Close-up of blue circuit board with a glowing GPU chip.

Depuis des décennies, les discussions sur le développement du continent s’articulent autour de thèmes familiers : pauvreté, croissance inclusive, dette, industrialisation, accès à l’énergie, dividende démographique, etc. Mais l’intelligence artificielle (IA) rassemble aujourd’hui ces débats autour d’une question urgente : l’Afrique disposera-t-elle de l’infrastructure souveraine nécessaire pour construire son propre avenir, ou restera-t-elle dépendante d’autres acteurs ?

Le monde entre dans une ère où le pouvoir ne dépendra plus seulement du territoire, de la force militaire ou du commerce international, mais aussi des récits et de la capacité de calcul. Les nations qui contrôleront les données, l’énergie et l’infrastructure dont dépend l’intelligence artificielle définiront l’orientation du progrès mondial. Celles qui ne les maîtriseront pas seront façonnées par lui.

Cette nouvelle révolution technologique se déroule au moment précis où l’Afrique possède la population la plus jeune du monde, les villes à la croissance la plus rapide, des minerais critiques essentiels, et le potentiel d’énergie renouvelable le plus abondant au monde. Cette convergence de force démographique, de puissance verte et d’ambition numérique constitue, pour l’Afrique, l’occasion du siècle de corriger le cours de son histoire et de rééquilibrer les inégalités structurelles persistantes qui ont freiné son développement.

Soyons clairs : il ne peut y avoir d’avenir africain pour l’IA sans une infrastructure africaine de l’IA ; et, de façon essentielle, sans accès universel à l’énergie. On ne peut pas être compétitif à l’ère de l’intelligence si l’on ne contrôle pas les canaux via lesquels cette intelligence circule. Et aujourd’hui, ces canaux ne sont plus seulement les voies ferrées ou la fibre optique, mais les GPU (unités de traitement graphique), les centres de données, les clouds souverains, les réseaux électriques sécurisés, ainsi que les politiques protégeant les données et la dignité des citoyens.

Ce que les pays africains construiront dans les cinq prochaines années déterminera si l’IA propulsera leur développement… ou si l’Afrique passera à côté d’une occasion historique. 

L’IA sans infrastructure n’est qu’une promesse creuse

Aujourd’hui, une personne sur deux en Afrique n’a pas accès à une électricité fiable. Cela devrait suffire à nous convaincre que le continent doit définir un avenir énergétique durable et sa propre trajectoire en matière d’IA. En effet, on ne peut pas bâtir des systèmes intelligents sur des réseaux instables ; mais l’inverse est tout aussi vrai : construire des infrastructures prêtes pour l’IA, c’est accélérer le développement sur tous les fronts.

Électricité, routes, connectivité, développement de compétences, gouvernance… tous ces domaines deviennent plus urgents — et plus attractifs pour l’investissement — lorsqu’ils s’inscrivent dans l’économie numérique. L’IA ne demande pas seulement des infrastructures ; elle les stimule, les érigeant en piliers de l’emploi, de la compétitivité et de la souveraineté économique.

Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en donne déjà un aperçu concret.

De 2020 à 2024, à travers l’initiative Greening Moonshot Facility, nous avons investi 4,5 millions de dollars dans des systèmes d’énergie propre, permettant de réduire 1 574 tonnes d’émissions de carbone. Bien au-delà de leur impact environnemental, ces systèmes solaires hybrides alimentent désormais la prochaine phase : des services publics renforcés par l’IA, une capacité de calcul résiliente et des infrastructures numériques au Kenya, au Rwanda, au Malawi, en Afrique du Sud, au Togo et en Zambie.

Grâce à timbuktoo – l’initiative continentale ambitieuse du PNUD visant à faire des jeunes innovateurs africains le moteur d’une nouvelle économie de l’innovation – nous mettons en place les timbuktoo AI Computing Nodes, des centres de calcul IA distribués, conçus pour fonctionner à partir d’énergie renouvelable, là où elle est disponible. Ces unités offrent la capacité GPU dont les startups locales, les universités et les créateurs ont besoin pour former et tester des modèles d’IA sans dépendre de services cloud externes coûteux. Elles servent d’ancrage à une nouvelle génération de solutions d’IA africaines, développées au plus près des communautés qu’elles visent à servir.

Ces infrastructures permettront de réduire jusqu’à 600 000 dollars par an les coûts opérationnels, prouvant ainsi que la puissance de calcul verte peut soutenir le développement plutôt que de l’affaiblir.

L’intelligence africaine peut se bâtir ici, en Afrique

Les timbuktoo AI Computing Nodes sont bien plus que l’installation d’une nouvelle technologie. Ce sont des hubs d’apprentissage, des espaces d’expérimentation et des catalyseurs de collaboration. Ils encouragent un développement responsable de l’IA et permettent l’innovation transfrontalière sans compromettre la vie privée, ni affaiblir la souveraineté. Cette approche contribue à protéger la confidentialité des données, à renforcer l’autonomie des États et à développer l’expertise locale.

Il existe aussi une dimension souvent négligée de l’infrastructure : la main-d’œuvre qui la soutient. Aujourd’hui, la majorité des travaux nécessaires à l’installation de centres de données est assurée par de la main-d’œuvre importée. L’Afrique doit construire son propre vivier d’électriciens, de techniciens et de spécialistes. Dès l’année prochaine, le PNUD proposera des formations ciblées pour les équipes informatiques et les Centres d’Innovation Universitaires (UniPods) qui collaborent avec nous dans le cadre de timbuktoo. Nous ajouterons progressivement un parcours professionnel au sein des UniPods pour développer localement ces compétences essentielles.

Photograph of a data center corridor with blue-lit server racks on both sides.

 

Souveraineté dans l’IA rime avec souveraineté économique

Les pressions liées à la dette s’intensifient dans les pays africains précisément au moment où l’économie mondiale se réoriente vers des actifs immatériels : algorithmes, flux de données, capacité de calcul. Sans infrastructure locale d’IA, l’Afrique pourrait se voir confinée à un modèle économique du passé, au moment où le monde bascule vers un modèle différent.

La souveraineté numérique ne se limite pas à la gouvernance et à la protection des données ; elle porte d’abord sur la valeur créée et captée.

Qui tire profit des données africaines ?
Qui conçoit les biens publics numériques du continent ?
Qui maîtrise l’infrastructure qui soutient les secteurs de la santé, de l’agriculture, de la finance et de l’éducation ?

Si l’Afrique ne possède pas ces fondations, elle continuera de payer un tribut à ceux qui les contrôlent, renforçant les dépendances et aggravant les inégalités. C’est là qu’elle maintenant tracée la nouvelle frontière de la justice économique.

C’est pourquoi le PNUD accompagne les gouvernements pour bâtir des politiques nationales d’IA, ancrer des cadres éthiques, développer des systèmes de données durables et préparer les institutions publiques à intégrer l’IA avec responsabilité. Via l’initiative AI Sprint du PNUD, les pays consolident gouvernance et talents locaux, afin que l’IA soit un levier de dignité, non de fragilité.

C’est une autre manière de penser la transformation numérique : l’IA devient un bien public, nourrie par l’énergie du continent, gouvernée par ses institutions et façonnée par ses priorités.

Les évaluations du PNUD révèlent une Afrique forte sur les plans énergétique et durable, portée par des leaders comme le Kenya et le Nigéria. Le défi est désormais d’infuser l’efficacité énergétique dans les projets numériques, en reliant carbone, renouvelables et données, selon la logique « d’intelligence universelle » du PNUD, pour unir progrès humain et harmonie environnementale.

Investir dans les infrastructures numériques renforce les populations et les institutions : cela améliore l’efficacité, réduit les émissions et développe les talents ainsi que la gouvernance au niveau local.

La souveraineté de l’IA en Afrique, c’est pouvoir choisir les connaissances et les solutions à développer. En unissant investissements verts, gouvernance et innovation, le Bureau régional du PNUD pour l’Afrique œuvre à un avenir où données et énergie sont maîtrisées localement, et où la technologie sert les populations.

La souveraineté n’est pas synonyme d’isolement

La capacité de calcul, les données et l’énergie ne progresseront pas dans l’isolement ; elles nécessitent des coalitions actives. Les gouvernements doivent définir une vision et investir. Les partenaires de développement et les financeurs doivent réduire les risques et soutenir l’infrastructure. Les entreprises technologiques doivent localiser matériel et compétences. Les universités doivent former les talents qui construiront et gouverneront ces systèmes.

Le PNUD joue un rôle déterminant en rassemblant, en alignant et en accélérant ces acteurs grâce à des plateformes structurantes, telles que timbuktoo et l’Africa Digital Empowerment & Innovation Hub, avec pour but de transformer la coordination en capacité opérationnelle et l’infrastructure en impact tangible.

La souveraineté de l’IA se joue en équipe. Les partenariats ne sont pas facultatifs ; ils sont l’architecture même de l’ère africaine de l’intelligence. Sans eux, l’IA crée de la dépendance. Avec eux, elle devient un atout partagé, ancré localement et gouverné collectivement, au service des priorités du continent.

L’Afrique n’a pas besoin des plus grands modèles, mais des plus utiles. Avec les bonnes infrastructures, l’IA pourra être utilisée là où elle compte vraiment : climat, agriculture, santé, finance, éducation, urbanisme.

Des profondeurs du sol aux sommets de l’innovation : l’Afrique en mouvement

C’est souvent ici que s’arrête la conversation. Pourtant, c’est ici que ce trouve véritablement l’enjeu pour l’Afrique.

L’Afrique abrite des minerais essentiels à l’économie mondiale de l’IA : cobalt, manganèse, graphite, terres rares. Mais ces ressources sont extraites et exportées pour fabriquer ailleurs les puces qui définiront le futur technologique.

Nous avons déjà vécu ce scénario : pendant la COVID-19, l’absence de capacités locales de production de vaccins a eu un coût énorme, y compris en terme de vies humaines. Nous ne pouvons pas revivre cela dans l’ère de l’intelligence.

Alors que l’Afrique construit une infrastructure de calcul durable, stabilise son énergie, étend la connectivité et forme des talents pour l’IA, une question centrale se pose : pourquoi fournir les minerais sans construire les chaînes de valeur ? Pourquoi ne pas assembler des GPU et produire des composants ? Pour quoi les pays africains ne deviendraient-ils pas producteurs, plutôt que simple pourvoyeurs ?

L’Afrique ne peut pas rester spectatrice. Il faut investir dans l’IA souveraine, sécuriser l’énergie, retenir les compétences et développer des écosystèmes d’innovation orientés vers des besoins réels.

Le pouvoir de changer notre trajectoire nous appartient. Ce que nous déciderons de bâtir, et pour qui nous bâtissons, nous dira si le développement de IA restera un acte manqué ou deviendra l’élan d’un modèle de développement inédit.