Au-delà de la dimension sanitaire, la pandémie a des effets socio-économiques sévères sur l’ensemble du pays, sur ses entreprises et sa population, en particulier sur les plus vulnérables.

Pour avoir une base de comparaison avec ce qui se passe en ce moment (et qui risquerait de se passer encore), l'épidémie d'Ébola en Afrique de l’Ouest a fait plus de victimes à cause de la crise socio-économique qui en a résulté (du fait par exemple du manque d’accès aux services sociaux de base, de la perte des revenus, etc.) que le virus même !

Or la Tunisie aborde cette crise avec une situation socio-économique déjà fragilisée par les neuf années post-révolution. Qui plus est, c’est un petit pays très ouvert sur l’extérieur et donc très exposé aux chocs provenant des marchés internationaux. Toutes les estimations effectuées jusque-là confirment la récession pour 2020 (autour de -4%), qui va accroître la fragilité de l’économie tunisienne et la vulnérabilité des entreprises et des populations.

Les entreprises tunisiennes subissent la crise de plein fouet...

Le confinement a beau être la mesure à prendre pour endiguer la progression de la pandémie, il a des répercussions directes en termes de pérennité de l’entreprise et de sa capacité à préserver les emplois, malgré les aides directes engagées par le gouvernement en réponse immédiate au COVID-19.

Il faut savoir qu’environ 97% des entreprises tunisiennes sont de petite taille (5 salariés et moins) et n’ont donc pas forcément l’assise financière nécessaire pour résister durablement aux chocs provoqué par la COVID-19. Le risque de déstabilisation de l’appareil productif est important, non seulement dans l'immédiat, mais aussi durant la phase de relèvement.

...ainsi que les populations

En Tunisie, la taille du secteur informel – estimée à 30 à 40% du PIB – souligne la précarité et la vulnérabilité des populations. Rappelez-vous les longues queues devant les bureaux de poste durant le confinement, un indicateur de la détresse des populations.

Il s’agit plus globalement des travailleurs de l’informel, des travailleurs journaliers, de ceux qui sont employés dans les secteurs fortement impactés par le virus (tourisme, transport, textile), des migrants, des réfugiés, et surtout des femmes qui subissent non seulement un accroissement de la violence domestique durant cette pandémie, mais aussi de la violence économique.

Le PNUD travaille actuellement sur l’estimation de l’impact du COVID-19 au niveau microéconomique, sur les très petites entreprises ainsi que sur les populations vulnérables.

Les enseignements à en tirer ?

En premier lieu, il est très important de faire en sorte de ne pas revenir à la situation d’avant la crise, mais de saisir l’occasion pour impulser une nouvelle manière de penser le développement économique et les politiques publiques à mettre en œuvre.

Par ailleurs, il est important de garder à l’esprit deux impératifs. D’abord, il faut renforcer davantage le système sanitaire afin de pouvoir répondre en urgence et efficacement à tout autre risque de pandémie. Le système de santé tunisien a montré, malgré une infrastructure comportant des insuffisances, une certaine résilience et surtout de l’efficacité dans la gestion de la crise. Mais il est important de le préparer à la possibilité d’autres crises à venir et/ou de la même ampleur.

Le second impératif est celui celui de ne laisser personne de côté, principe fondamental du Système des Nations-Unies. En effet, la crise a exacerbé les inégalités en Tunisie, et pas seulement les inégalités de revenus, mais également les inégalités d’opportunités (accès ou non au financement, à la numérisation et aux moyens de communication, etc.). La réponse des autorités doit viser d’une part, le renforcement du filet de sécurité sociale, et d’autre part, le renforcement de la résilience face aux chocs éventuels à venir.

Comment préparer l’après-crise ?

L’impératif est de favoriser l’inclusion dans toutes les actions de relance. Elles doivent être inclusives, avec un ciblage optimisé des populations vulnérables et prenant en considération les inégalités, en particulier celles liées au genre et à l’environnement.  

La numérisation, aussi bien dans les services administratifs qu’au niveau des entreprises et des populations, est fondamentale pour garantir la continuité des services de l’État mais également l’accès au marché pour les entreprises (et la possibilité pour elles de continuer d’écouler leurs productions), ainsi que l’accès aux opportunités d’emplois et la connexion des populations à l’écosystème entrepreneurial.

La préparation de l’après-crise passe nécessairement par l’accélération des réformes structurelles en lien avec le renforcement de la protection sociale, la protection des emplois, l’inclusion financière des populations et leur accès à des sources de financement alternatif leur permettant de développer et de renforcer la pérennité de leurs structures de production.

Une inclusion financière numérique

Là encore, plus de 87% du tissu productif tunisien est constitué de microentreprises sans salariés qui ne présentent pas forcément les garanties nécessaires pour accéder à un crédit bancaire classique.

Il faut donc favoriser des mécanismes de financement adaptés aux petites structures, tels que la microfinance, le crowdfunding, mais pas seulement. Il faut également favoriser les mécanismes de financement innovants et numérisés pour une meilleure inclusion financière de la population.

La préparation de l’après-crise passe également par le développement de nouveaux secteurs tels que celui de l’économie sociale et solidaire (ESS) que nous considérons au PNUD comme le secteur par lequel passera véritablement le salut des populations et en particulier des plus démunis, du fait du réservoir d’emplois qu’il peut contenir et des opportunités de création de richesses et d’inclusion qu’il peut offrir. En France par exemple, ce secteur représente plus de 10% de l’emploi total et autour de 6 à 8% du PIB, ce qui n’est pas négligeable !

Le PNUD et l’OIT travaillent à promouvoir ce secteur en Tunisie, et un projet de loi est encore à l’étude. Le PNUD a en effet appuyé le Ministère du Développement, de l’Investissement et de la Coopération Internationale en 2016-2017 dans la mise en place d’une stratégie nationale de l’ESS. Il appuie par ailleurs directement les populations locales, notamment dans le Sud, à monter des projets en ESS.

Financer les réformes structurelles

Les finances publiques sont en crise depuis 2011 avec un déficit budgétaire qui a atteint des pics à 7% du PIB sur certaines années et un taux d’endettement qui est passé de 40% du PIB en 2010 à 70% du PIB en 2019, et certainement plus maintenant avec la crise actuelle.  

Il est important de mettre l’accent sur la mobilisation des ressources internes. La fiscalité est une première réponse, mais en temps de crise, elle risquerait d’avoir un effet désincitatif sur les comportements économiques. L'accélération de la réforme de l’administration fiscale est plutôt à conseiller, pour renforcer les capacités de recouvrement en développant un meilleur suivi et sanction de la fraude et de l’évasion fiscales. Aller aussi vers une fiscalité moins lourde mais basée sur une assiette élargie permettrait de combiner efficacité économique et équité sociale.

Le rôle du PNUD en cette période de crise

Le PNUD est un partenaire historique du développement en Tunisie et a bien évidemment été proactif pour appuyer les autorités tunisiennes dans la réponse au COVID-19. La reprogrammation des activités a permis de mobiliser environ 7 millions de dollars au profit du gouvernement et de la population. Il est important de rappeler ici que le PNUD n’est pas un bailleur de fonds mais un partenaire technique : il n’est donc pas habilité à accorder des prêts ou des appuis budgétaires.  

Notre approche se fait à plusieurs niveaux. Le PNUD est par exemple intervenu pour une réponse immédiate à la crise sanitaire à travers l’approvisionnement en équipements médicaux au profit du Ministère de la Santé, ou encore en l’assistant techniquement dans la gestion des déchets hospitaliers toxiques dangereux à l’intérieur et à l’extérieur des établissements hospitaliers, afin de préserver l’environnement. Le PNUD a également appuyé le Laboratoire des Maladies Transmissibles pour l’analyse régulière des eaux usées et les autorités locales dans la gestion des déchets dangereux.

Nous avons aussi apporté un appui aux autorités tunisiennes pour assurer la continuité des services de l’État au niveau de l’ARP, des services pénitentiaires et de la police. Nous avons équipé à ce titre l’Hôpital des Forces de Sécurité Intérieure de La Marsa en matériel médical de pointe pour prévenir les risques de contamination des forces de sécurité. Nous avons également permis l’achat de tissus et d’équipements pour la fabrication, dans trois prisons, dont la prison des femmes de La Manouba, de 200 000 masques et 50 000 combinaisons de protection.

Au niveau de l’ARP, nous avons appuyé la mise en œuvre d’un « business continuity plan » par le renforcement du parc informatique mobile pour garantir les conditions optimales du télétravail, et par la numérisation progressive de l’ensemble du processus parlementaire.

Au niveau local, nous avons équipé les municipalités dans le Sud en matériel et produits de désinfection des espaces publics et privés. Nous intervenons également avec les Comités Locaux de Sécurité dans dix gouvernorats du pays pour faciliter la communication et la sensibilisation sur la crise, en coordonnant les efforts entre les forces de sécurité, les autorités locales et la société civile. Ce programme intègre d’ailleurs une composante d’innovation qui consiste à mettre en place des services en ligne pour délivrer certains papiers administratifs.

Enfin, le PNUD finalise actuellement pour le ministère du Développement, de l’Investissement et de la Coopération Internationale, une étude d’impact micro-économique de la pandémie sur les secteurs d’activités touchés par la crise, les microentreprises (notamment dans l’informel) et les populations vulnérables.

L’analyse se fera en termes de fragilité financière des entreprises et de pauvreté monétaire et multidimensionnelle des populations vulnérables. Le but de ce travail sera bien entendu de pouvoir formuler recommandations concrètes pour orienter les autorités dans les mesures d’atténuation de cette crise et le renforcement de la résilience de l’économie.

Interview paru dans l'Economiste Maghrebin

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