Blog sur Isabelle Tschan, Représentante résidente adjointe du PNUD en Inde
Des droits humains à l’innovation numérique — un parcours suisse au sein du PNUD
9 février 2026
Dans cette édition de Swiss Voices, nous rencontrons Isabelle Tschan, une professionnelle suisse du développement dont le parcours au sein du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) l’a menée du Sénégal à New York, puis à Istanbul, avant de rejoindre New Delhi, en Inde, où elle occupe depuis 2023 les fonctions de Représentante résidente adjointe du PNUD. Son parcours offre un aperçu concret du fonctionnement de la coopération au développement sur le terrain — et explique pourquoi le soutien de la Suisse au PNUD est aujourd’hui plus essentiel que jamais.
Q : Votre carrière a débuté dans le domaine des droits humains. En quoi cela a-t-il façonné votre parcours ?
R : J’ai étudié les relations internationales et les droits humains à Genève, à Venise et en Suède, avant de travailler pour l’Office fédéral suisse des réfugiés (aujourd’hui Secrétariat d’État aux migrations). Ma première mission au sein des Nations Unies remonte à 2005, en tant que Volontaire des Nations Unies chargée des droits humains au Burundi, dans le cadre de la mission de maintien de la paix de l’ONU.
Travailler étroitement avec des partenaires locaux sur les questions de droits humains dans un contexte post-conflit m’a appris qu’il ne suffit pas de proclamer l’universalité des droits : il faut comprendre les réalités locales pour leur donner un sens concret. J’ai constaté de première main à quel point la protection des droits et le renforcement de la participation citoyenne influencent directement les résultats du développement. Les droits humains peuvent pleinement se concrétiser à travers le développement — qu’il s’agisse, par exemple, de l’accès à la justice, des services publics de santé ou encore des opportunités économiques pour tous. Et c’est précisément au cœur du travail du PNUD.
Q : Vous avez travaillé dans de nombreux pays. Selon vous, qu’est-ce qui rend l’action de développement réellement efficace ?
R : Trois éléments ont été déterminants dans mon expérience :
Les partenariats. Les relations humaines. La confiance. — À travers les contextes et les continents, j’ai appris que le développement repose avant tout sur des relations humaines. Il faut savoir écouter — non seulement les gouvernements, mais aussi les personnes dont nous cherchons à améliorer les conditions de vie. Il est essentiel de s’adapter au contexte local et à la culture, de construire des relations solides et de gagner la confiance nécessaire pour établir des partenariats efficaces avec les autorités publiques, la société civile et les communautés. Les projets sont importants, mais leur réussite dépend avant tout de la capacité des partenaires à co-construire, à persévérer ensemble et à s’adapter lorsque les réalités évoluent.
Le PNUD comme facilitateur neutre — faire face au passé dans les Balkans occidentaux :
Un exemple particulièrement marquant fut mon travail dans les Balkans occidentaux sur la justice transitionnelle, notamment l’appui au traitement des crimes de guerre et à la recherche des personnes disparues. La région pansait encore les blessures des conflits des années 1990, et le PNUD jouait alors un rôle de facilitateur neutre entre les acteurs locaux. Nous avons réuni des procureurs de Croatie, de Serbie, de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo (conformément à la Résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies) afin de collaborer sur les enquêtes liées aux crimes de guerre et aux disparitions. Nous avons offert une plateforme de dialogue ainsi qu’une expertise technique permettant de coordonner les investigations et de renforcer l’accès à la justice pour les populations touchées par les conflits. Cela a contribué à restaurer la confiance — non seulement entre les institutions, mais également entre les personnes travaillant de part et d’autre des frontières pour promouvoir la réconciliation, la justice et l’état de droit.
Renforcer la résilience des personnes déplacées internes au Burkina Faso :
Un autre exemple provient de mon expérience au Burkina Faso, pays d’Afrique de l’Ouest confronté à l’extrémisme violent ayant entraîné le déplacement interne de plus d’un million de personnes. L’un des rôles du PNUD consistait à travailler avec les autorités locales afin de soutenir les populations déplacées et de les aider à accéder rapidement à des activités génératrices de revenus pour réduire leur dépendance à l’aide humanitaire.
Le parcours de Kadi, qui a dû fuir les violences dans le nord du pays avec ses quatre enfants, illustre bien cette approche. Grâce au soutien du PNUD — mis en œuvre avec des partenaires locaux — elle a pu, avec un groupe de femmes, relancer une activité agricole grâce à une petite subvention, des outils et un accès à la terre. Leur première récolte leur a permis de couvrir leurs besoins essentiels, d’obtenir un logement, de scolariser leurs enfants et de générer des revenus significatifs, tout en renforçant la solidarité entre les communautés déplacées et les communautés hôtes. L’histoire de Kadi montre comment l’accent mis par le PNUD sur la résilience, le relèvement et l’autonomisation économique des femmes favorise non seulement l’indépendance financière, mais aussi la cohésion sociale. Lorsque les femmes sont soutenues, elles deviennent des moteurs de stabilité, de paix et de développement pour leurs communautés.
Q : Vous travaillez aujourd’hui en Inde en tant que Représentante résidente adjointe. Qu’est-ce qui vous marque particulièrement dans l’action du PNUD dans ce pays ?
R : L’échelle et l’innovation numérique. L’Inde est un pays d’une diversité extraordinaire, avec 1,4 milliard d’habitants, 22 langues officielles et des paysages allant des sommets enneigés aux forêts tropicales, en passant par les déserts arides, les vastes mangroves et les récifs coralliens.
L’Inde est également un pays extrêmement dynamique et innovant. Le PNUD y joue un rôle catalyseur : nous contribuons à concevoir des systèmes numériques — notamment de nouveaux biens publics numériques — qui soient inclusifs, durables et capables d’atteindre les populations les plus vulnérables.
Le PNUD Inde soutient notamment le développement de systèmes de santé numériques tels que le Programme universel de vaccination (U-WIN) et le Réseau électronique de gestion des vaccins (eVIN). En 2025, U-WIN a permis de suivre plus de 32 millions de femmes enceintes et 97 millions d’enfants afin de garantir leur accès à la vaccination via une application mobile, tandis qu’eVIN surveille la disponibilité et la température des vaccins dans plus de 30 000 points de chaîne du froid, couvrant plus de 650 millions de doses. Les dossiers numériques réduisent les formalités administratives et garantissent l’accès aux services de santé, y compris dans les régions les plus reculées de ce vaste pays.
En Inde, la coopération multilatérale ne consiste pas uniquement à fournir des services ; il s’agit de co-créer les solutions de développement de nouvelle génération. Les solutions testées en Inde peuvent rapidement atteindre des millions de personnes — et devenir des modèles pour d’autres régions du monde. Cette combinaison d’échelle, d’innovation et d’apprentissage Sud-Sud est ce qui rend mon travail avec le PNUD en Inde si passionnant.
Q : Beaucoup se demandent pourquoi la Suisse investit dans le multilatéralisme et la coopération au développement. Que répondriez-vous ?
R : La coopération multilatérale au développement vise, au fond, à protéger la paix, la prospérité économique et le mode de vie de la Suisse elle-même. Les défis tels que le changement climatique, les pressions migratoires, les conflits violents, les inégalités croissantes ou l’érosion des droits humains ne s’arrêtent pas aux frontières. Leurs conséquences touchent de plus en plus directement la Suisse — qu’il s’agisse des prix de l’énergie et de l’alimentation, des perturbations des chaînes d’approvisionnement, des pressions sur les systèmes d’asile, des risques sanitaires mondiaux ou encore de la stabilité des régions où opèrent des entreprises suisses.
En soutenant le Programme des Nations Unies pour le développement, la Suisse agit avec d’autres pays pour traiter ces défis à leur source : prévenir les conflits avant qu’ils ne s’étendent, renforcer les communautés afin que les populations ne soient pas contraintes de migrer, protéger l’environnement et contribuer à bâtir des économies plus stables et plus équitables. Cela rend le monde plus sûr et plus prévisible, au bénéfice direct des ménages suisses et des entreprises suisses qui dépendent de marchés ouverts et d’un commerce mondial stable.
Dans le même temps, la Suisse renforce son influence dans l’élaboration des règles mondiales en matière de gouvernance numérique, d’action climatique et de droits humains — notamment les standards relatifs aux entreprises et aux droits humains, qui encadrent la conduite responsable des entreprises suisses à l’étranger et protègent la réputation internationale du pays. Soutenir le multilatéralisme ne consiste donc pas uniquement à aider les autres ; c’est aussi un investissement stratégique dans la stabilité, la solidité économique et l’avenir de la Suisse.
Q : Que recommanderiez-vous absolument à des collègues visitant la Suisse ?
R : J’encourage toujours mes collègues à découvrir les contrastes qui définissent la Suisse : les Alpes majestueuses et les lacs paisibles, mais aussi des centres urbains dynamiques comme Zurich ou Basel, où se rencontrent culture, innovation et histoire.
Mais pour véritablement comprendre ce qui rend la Suisse unique, il faut aussi prendre le temps d’observer le fédéralisme et la démocratie directe en action. Une visite de la Landsgemeinde d’Appenzell permet de découvrir nos traditions séculaires de participation citoyenne, où les habitants se réunissent encore sur la place publique pour voter à main levée sur des questions locales. C’est l’une des façons les plus concrètes de comprendre à quel point l’engagement démocratique est profondément ancré dans la vie quotidienne suisse.
Cette alliance entre beauté naturelle, diversité culturelle et institutions démocratiques vivantes est sans doute la meilleure manière d’apprécier l’essence même de la Suisse — sans oublier, bien sûr, l’incontournable chocolat suisse.