Le multilatéralisme est l'investissement le plus judicieux de la Suisse dans la paix et la prospérité
7 janvier 2026
Il y a 80 ans, au lendemain d'une guerre mondiale dévastatrice, les nations se sont réunies pour créer un cadre visant à prévenir de futures catastrophes : les Nations Unies. Aujourd'hui, alors que les conflits se multiplient et que les défis mondiaux – du changement climatique aux pandémies – deviennent plus complexes, le multilatéralisme n'est pas une relique du passé. Pour des pays comme la Suisse, dont la prospérité dépend de la stabilité mondiale et de l'ouverture des marchés, investir dans le multilatéralisme n'est pas une œuvre de charité, mais une stratégie.
Le Parlement suisse envisage actuellement de nouvelles réductions du budget de la coopération internationale de la Suisse, qui a déjà subi une coupe de 110 millions de francs suisses en 2025, faisant écho à un recul généralisé de plusieurs grands pays donateurs. Toute nouvelle réduction pourrait avoir un impact direct sur la Genève internationale.
Investir dans les biens communs mondiaux
Les sceptiques remettent souvent en question l'efficacité du multilatéralisme et de la coopération mondiale. Les faits prouvent le contraire. De la transformation de Singapour dans les années 1960, soutenue par l'expertise du PNUD en matière de planification et de gouvernance, au redressement du Rwanda après le génocide, la coopération multilatérale a transformé la fragilité en résilience. En Colombie, les efforts soutenus par l'ONU ont contribué à mettre fin à 50 ans de conflit. En Ukraine, les agences des Nations Unies procèdent au déminage d'une zone 1,5 fois plus grande que la Suisse, rendant littéralement le sol sûr pour que la vie puisse y revenir. Au Myanmar, le PNUD répond aux besoins urgents de millions de personnes, en rétablissant les systèmes d'approvisionnement en eau et agricoles et en restaurant les moyens de subsistance. Il ne s'agit pas d'aide humanitaire, mais d'investissements dans la paix et la stabilité sociale qui porteront leurs fruits pendant des générations.
La Suisse, via la Genève internationale, est déjà un pôle majeur de la gouvernance mondiale, accueillant 43 organisations internationales et 750 ONG. Ces institutions protègent les « biens communs mondiaux » : la paix, la santé, le climat, la biodiversité, la stabilité et les droits humains. Lorsque la Suisse investit dans ces domaines, elle ne fait pas seulement ce qu'il faut. Ce leadership renforce sa réputation, son influence et sa capacité à façonner les règles qui régissent le commerce, la technologie et la sécurité mondiaux.
Investir dans la stabilité ouvre les marchés
Investir dans un système efficace pour lutter contre les crises et la pauvreté est plus qu'une « évidence diplomatique ». L'économie suisse repose sur les exportations. Près d'un franc sur deux gagné en Suisse provient de l'étranger. Pour une telle économie, l'instabilité mondiale n'est pas un risque abstrait, mais une menace directe pour l'emploi et la croissance. En soutenant les institutions multilatérales, la Suisse contribue à prévenir les conflits, à stabiliser les États fragiles et à favoriser le développement durable. Ces efforts ouvrent les portes de nouveaux marchés et sécurisent les chaînes d'approvisionnement, ce qui profite au secteur privé, y compris aux entreprises et aux travailleurs suisses.
Prenons l'exemple du secteur suisse de l'assurance. Sa portée mondiale dépend d'environnements réglementaires prévisibles et d'économies fonctionnelles. Ou encore le cacao et le café, des matières premières qui sont à la base des secteurs suisses du chocolat et du secteur des boissons. La stabilité en Afrique de l'Ouest et en Amérique latine garantit que ces chaînes de valeur restent florissantes malgré les nombreux obstacles auxquels elles sont confrontées. Lorsque la Suisse investit dans la consolidation de la paix et le développement, elle préserve les matières premières qui alimentent les marques suisses emblématiques et maintiennent les produits à un prix abordable pour les consommateurs finaux.
L'argument financier est convaincant. Le Fonds monétaire international estime que chaque dollar investi dans la prévention des conflits permet d'économiser jusqu'à 103 dollars en coûts liés aux crises. Si l'on compare ce chiffre aux dépenses militaires mondiales, qui sont 13 fois plus élevées que les dépenses consacrées au développement, il devient indéniable qu'il faut investir dans la paix.
Réforme et efficacité : l'initiative UN80
Les détracteurs affirment que les institutions multilatérales sont coûteuses et bureaucratiques. Pourtant, de nombreuses réformes discrètes sont déjà en cours, allant des services administratifs communs aux plateformes de paiement numérique partagées. Au PNUD, 92 centimes sur chaque franc suisse sont consacrés à des programmes de développement, et nous fournissons des services opérationnels à plus de 60 entités des Nations Unies au niveau national, ce qui réduit les doublons et génère des économies pour tous. Une plateforme multilatérale forte et universelle ouvre également la voie aux acteurs bilatéraux pour étendre leur portée dans les pays où ils ne disposent pas d'ambassades ni de présence. De la rationalisation des opérations humanitaires à la création de plateformes de données mondiales, les réformes UN80 du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, visent à garantir que chaque franc suisse ait un impact maximal.
Soutenir ces efforts, c'est soutenir un système qui fonctionne mieux pour tous. En investissant dans le multilatéralisme, la Suisse renforce sa sécurité, son économie et sa réputation. Il ne s'agit pas d'altruisme, mais d'un intérêt bien compris. Dans un monde fracturé, la neutralité seule ne suffit pas ; le leadership dans la coopération mondiale est la meilleure police d'assurance de la Suisse. La voix de la Suisse compte dans l'élaboration des normes mondiales en matière de gouvernance numérique, d'action climatique et de droits humains, des questions qui touchent directement les entreprises et les citoyens suisses.
Alors que le financement des institutions multilatérales fait face à des coupes budgétaires sans précédent, des pays comme la Suisse doivent rester fermes. Réduire le soutien aujourd'hui permettrait d'économiser quelques centimes, mais risquerait de coûter des milliards lors de crises futures et compromettrait les investissements futurs. Nous exhortons les décideurs politiques, les entreprises et les citoyens à plaider en faveur d'un investissement durable dans la solidarité mondiale. Chaque franc versé contribue à bâtir un monde plus sûr et plus stable, et garantit la prospérité de la Suisse.
La tribune a été publiée dans the Geneva Solutions.