Octobre urbain : Banjul

Une communauté qui prend son avenir en main

21 octobre 2026
Silhouetted boat with people on calm sea at sunset.

Les pêcheurs rentrent de l'océan Atlantique tôt le matin, ramenant la prise du jour alors que le soleil se lève sur la côte.

Photo : PNUD Gambie

Octobre urbain est une campagne d’un mois consacrée à l’urbanisation durable et à la résilience des villes. Alors que nos sociétés s’urbanisent de plus en plus et que les effets du changement climatique s’intensifient, le PNUD œuvre partout dans le monde pour rendre les villes plus agréables à vivre pour l’ensemble de leurs habitants.

La journée commence avec l’Atlantique.

Il suffit de s’aventurer dans une rue sablonneuse de Cape Point, à Bakau, peu après le lever du soleil, pour être aussitôt enveloppé par l’air matinal. Chargé d’embruns frais et salés, il se mêle à l’odeur chaleureuse du pain tapalapa tout juste sorti du four, qui vous attire vers l’étal le plus proche. Tout autour, la ville s’anime. Les pêcheurs reviennent de la mer encore sombre, les épaules chargées de leurs prises argentées du matin. Au loin, l’appel à la prière se mêle harmonieusement au bruit des vagues, aux éclats de rire et à l’effervescence des premiers échanges commerciaux. Le Grand Banjul ne s’éveille pas brusquement : il reprend doucement vie, comme des vagues qui avancent de la mer vers l’intérieur des terres.

C’est ce Banjul que j’ai découvert au cours de mon séjour en Gambie. Lorsque je suis arrivé en mission temporaire auprès du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), afin d’appuyer la communication stratégique, je m’attendais à une mission classique consacrée à la documentation des initiatives de développement. Je n’imaginais pas que cette ville côtière allait transformer ma perception des communautés, des relations humaines et du véritable sens du chez-soi.

Au début, je n’étais qu’un observateur qui cherchait ses repères. Je me suis aventuré au cœur du marché Albert, où les ruelles étroites débouchent sur un véritable labyrinthe de couleurs éclatantes, de voix entremêlées et d’agitation incessante.

L'agglomération de Banjul est confrontée à des pressions croissantes liées à une croissance urbaine rapide, à l'évolution des conditions climatiques et à des infrastructures mises à rude épreuve.

Photo : PNUD Gambie

Pourtant, c’est loin des réunions officielles et des sites de projets que l’âme de Banjul s’est véritablement révélée à moi. Durant mes premières semaines à Bakau, mes promenades du soir me conduisaient naturellement vers le rivage. Les enfants couraient après des ballons de football sur le sable qui se rafraîchissait, tandis que le soleil disparaissait à l’horizon de l’Atlantique. Je m’arrêtais devant les étals de fruits au bord de la route, avec la simple intention d’acheter de l’ebbe, du benachin, des mangues ou de l’agbalumo, et je finissais par passer vingt minutes à discuter, sans voir le temps passer. Les passants voulaient savoir d’où je venais, ce qui m’avait amené chez eux et comment je trouvais la Gambie. Leur chaleur humaine dissipait tout sentiment de solitude, si bien qu’il était impossible de se sentir étranger bien longtemps.

Un après-midi humide, après une réunion sur le terrain, je me suis perdu dans un dédale de ruelles sablonneuses. Je me suis arrêté pour demander mon chemin à un jeune homme qui réparait un vélo. Au lieu de m’indiquer vaguement une direction, il s’est essuyé les mains couvertes de graisse, a posé ses outils et m’a accompagné pour s’assurer que je retrouve mon chemin. Tout en marchant, notre conversation a porté sur l’histoire, la géographie, le football, la famille et le quotidien de son quartier. Ce geste simple et généreux a transformé un moment de désorientation en une véritable rencontre humaine.

Ma découverte de l’attaya m’a également appris à ralentir. Un soir, j’ai rejoint un groupe réuni près de l’hôtel Ocean Bay. La préparation de ce thé est un véritable art, qui demande du temps, de la patience et des gestes précis. J’ai compris que la magie de l’attaya ne réside pas seulement dans sa saveur intense et douce-amère, mais aussi dans ces instants de partage qu’il permet de créer.

Ce qui m’a le plus frappé dans le Grand Banjul, c’est à quel point les relations sociales font partie intégrante de la vie quotidienne. Ici, une simple salutation se transforme naturellement en conversation, et un achat ordinaire devient une invitation à s’asseoir et à prendre le temps d’échanger.

Mais derrière cette richesse culturelle se cachent aussi les défis qui façonnent l’avenir de la ville. Comme de nombreux centres urbains côtiers d’Afrique, le Grand Banjul subit des pressions croissantes liées à une urbanisation rapide, à l’évolution des conditions climatiques et à des infrastructures sous tension. Pourtant, cette ville n’attend pas passivement une aide extérieure : c’est une communauté qui prend son avenir en main.

Photo: Brass teapot on a charcoal brazier with white ashes, a hand lifting the lid.

Préparation de l'attaya, le thé traditionnel gambien, selon un procédé de préparation ancestral.

Photo : PNUD Gambie

Cet esprit collectif se manifeste à travers de nombreuses initiatives dans le Grand Banjul. L’initiative Climate-resilient Banjul: Enhancing Urban Resilience in the Greater Banjul Area, en cours d’élaboration, vise à renforcer durablement la résilience urbaine grâce à la restauration des écosystèmes, à l’amélioration des réseaux de drainage et à la protection des espaces verts publics. Parallèlement, le projet Kanifing Circular Waste Hubs transforme la gestion locale des déchets tout en ouvrant de nouvelles perspectives aux jeunes entrepreneurs dans l’économie verte. Grâce à l’Initiative pour le volontariat des jeunes, de jeunes Gambiens ont développé leurs compétences professionnelles et contribué directement à renforcer la résilience de leurs communautés.

Ce même esprit d’initiative locale se retrouve dans le projet du PNUD soutenu par le Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM), qui aide les communautés gambiennes à faire face aux risques environnementaux et sanitaires susceptibles d’affecter leur qualité de vie au quotidien. Le PNUD s’attaque notamment aux polluants organiques persistants, dont les polychlorobiphényles (PCB) présents dans les équipements électriques vieillissants, ainsi qu’aux substances polluantes libérées par le brûlage des déchets à ciel ouvert. Mis en œuvre par le PNUD avec l’appui technique de l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAR), en partenariat avec l’Agence nationale de l’environnement, la Société nationale de l’eau et de l’électricité et les autorités locales, ce projet permet de rapprocher les actions de protection de l’environnement des populations et des territoires les plus concernés.

Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la manière dont ces actions associent la protection de l’environnement aux moyens de subsistance et au quotidien des familles. Dans des communautés comme Kuwonku Ba et Farafenni, des agricultrices transforment les déchets organiques en compost. Elles améliorent ainsi la fertilité des sols, favorisent les rendements agricoles et génèrent des revenus supplémentaires pour leurs ménages, tout en réduisant les pratiques nocives de brûlage des déchets. C’est un exemple simple, mais révélateur, de ce qu’il est possible d’accomplir lorsque les initiatives s’appuient sur les savoirs locaux et les possibilités offertes aux communautés.

Vivre ici a profondément changé ma conception du chez-soi. Avant mon séjour en Gambie, j’aurais peut-être évalué un logement convenable uniquement à partir de critères matériels : des murs, un toit solide et un coût abordable. Ces éléments restent essentiels, mais j’ai compris qu’ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Un après-midi, une soudaine pluie tropicale torrentielle m’en a donné une illustration frappante. Tandis que l’averse s’abattait sur les rues, les passants se précipitaient sous les auvents des boutiques et les vérandas. Des inconnus partageaient spontanément leurs parapluies, se serraient sur des bancs étroits et engageaient des conversations animées en attendant que la pluie cesse. Ce qui aurait pu être un moment désagréable et solitaire s’est transformé en une belle manifestation de solidarité.

J’ai alors compris qu’un foyer, c’est bien plus que des murs et un toit. C’est une route goudronnée qui permet à l’eau de s’évacuer après de fortes pluies, un système fiable de gestion des déchets qui préserve la salubrité du quartier, des espaces publics où les enfants peuvent rire et jouer, et des activités économiques qui permettent aux familles de rester ancrées dans leur communauté. Mais surtout, c’est ce réseau invisible et indestructible de relations humaines qui nous donne le sentiment d’appartenir véritablement à un lieu.

Lorsque je repense au Grand Banjul, les souvenirs des réunions officielles s’estompent, laissant place aux sensations et aux souvenirs de la ville : les rires partagés tard dans la soirée autour de petits verres d’attaya et la générosité lumineuse d’inconnus devenus de véritables points d’ancrage.

Voilà ce que Banjul m’a appris sur le sens du chez-soi : le sentiment d’appartenance ne se construit pas uniquement avec du béton. Il naît des liens qui unissent les personnes, des histoires partagées, des gestes de bonté discrets et de la générosité profonde d’une ville qui vous invite doucement à prendre part à son histoire vivante.