Investir dans la durabilité et l'autonomisation des femmes pour « donner du sens » à l’habillement

 

Parce qu’elles sont moins protégées et qu’elles disposent de moins de moins de moyens pour s'adapter, les femmes sont touchées de manière disproportionnée par les chocs économiques. Rien ne l'a sans doute mieux illustré que la COVID-19.

S’agissant de l'industrie de la mode, ce sont les travailleuses du secteur de l'habillement qui ont été les plus touchées, les marques ayant annulé environ 40 milliards de dollars de commandes pour éviter des pertes immédiates. Au-delà de la réponse immédiate de l'industrie, comme l'a noté l'OIT, l’effondrement de la demande des consommateurs, les mesures de confinement imposées par les gouvernements et les perturbations des importations de matières premières ont contribué à une diminution significative des exportations des pays producteurs de vêtements. Des milliers d'usines ont fermé temporairement ou définitivement.

Face aux défis économiques de la COVID-19, Denica Flesch, fondatrice de SukkhaCitta, admet qu'il aurait été plus facile d'abandonner, mais elle a persévéré. SukkhaCitta a été fondée sur le principe de mettre fin à l'exploitation des artisans et cherche à « donner du sens » à l’habillement en appliquant des principes durables et éthiques dans la production et en investissant dans l'autonomisation des femmes. En 2020, SukkhaCitta a mis l'accent sur l'innovation – en adaptant la production à la demande, par exemple en passant à la fabrication de masques, en vendant des poupées Heirloom fabriquées à partir de coton traçable afin de collecter des fonds pour des projets communautaires et même en explorant de nouvelles teintures naturelles pour continuer à faire évoluer leurs modèles. Le plus important était de maintenir un salaire vital pour les 1 282 personnes qui en dépendent pour leur subsistance. Les dix mois qui ont suivi ont été les plus difficiles pour la marque, et la crise n'est pas encore terminée. Mais comme l'affirme Denica Flesch : « Si des millions de femmes pourvoient aux besoins de leurs familles grâce à des tissus faits main, le fonctionnement du système actuel les maintient dans la pauvreté. La multiplication des usines et des intermédiaires les rend petites et invisibles. Nous sommes là pour changer cela ».

Mais l'approche adoptée par SukkhaCitta dénote dans l'industrie. La majorité de la production de vêtements étant située en Asie (65 millions de travailleurs du secteur de l'habillement, principalement des femmes), la région a été particulièrement touchée par l'annulation des commandes. Dès mars 2020, des millions de personnes étaient déjà touchées, beaucoup ayant été congédiées sans salaire ni indemnité de licenciement, et sans savoir quand elles pourraient reprendre le travail.   

La situation difficile imposée par les marques a obligé les gouvernements à intervenir. Les gouvernements ont dû identifier les besoins et définir les priorités l'aide en fonction de l'urgence, tout en assurant la continuité des services publics. Le tout, disposant de ressources limitées en période de difficultés économiques.

Face à la COVID-19, le PNUD a lancé un mécanisme de réponse rapide pour soutenir les pays confrontés à des défis socio-économiques urgents. Dans les pays producteurs de vêtements, les demandes de soutien reflétaient les impacts sur l'industrie de la mode. Il s'agissait notamment de soutenir les mesures de protection sociale, de l'identification et de la création d'emplois verts, ainsi que de l'aide juridique liée aux droits des travailleurs, avec un accent sur les effets disproportionnés de la pandémie sur les femmes et la nécessité d'interventions ciblées. Dans son nouveau rapport intitulé Protéger les moyens de subsistance des femmes en temps de pandémie, le PNUD a appelé à la mise en place d'un revenu de base temporaire qui soit inconditionnel et résistant aux chocs, afin de garantir les besoins fondamentaux et de compenser les pertes d'emploi et de revenu, ainsi que de renforcer l'indépendance économique des femmes.

La crise met en évidence l'urgence d'un débat engagé sur les réformes sociales, institutionnelles et du marché du travail afin d'améliorer sans ambiguïté et de manière permanente la capacité des femmes à générer des revenus sur le long terme.

– Protéger les moyens de subsistance des femmes en temps de pandémie, PNUD

Les difficultés rencontrées par les travailleurs de l'industrie de l'habillement ont été immédiatement reconnues et largement communiquées par des militants de la mode durable, des journalistes et des auteurs, tels qu'Elizabeth L. Cline, à qui j’ai demandé comment faire pour mieux protéger les travailleurs à l'avenir et comment parer aux annulations.   

Il est clair que des changements sont nécessaires. Par où commencer ?

Elizabeth L. Cline : Toute réforme doit commencer par une plus grande responsabilisation des entreprises et par la remise en place de systèmes démocratiques et contraignants forts en charge de la mondialisation et du commerce. Heureusement, j'entrevois une vague de changement pour faire avancer ces systèmes de plus grande responsabilité. Des lois sont proposées dans le monde entier pour tenir les marques responsables des violations des droits de l'homme dans leurs chaînes d'approvisionnement, y compris en Allemagne (et, espérons-le, bientôt dans toute l'UE). En Californie, un projet de loi novateur intitulé Garment Worker Protection Act vise à tenir les marques responsables en cas de vol de salaire dans leurs usines. Et bien sûr, les défenseurs des droits des travailleurs espèrent voir des accords contraignants dans le secteur privé entre les syndicats, les marques et les fournisseurs. Historiquement, ces types d'accords sont ceux qui ont le plus contribué à améliorer les normes de travail, car ils donnent aux travailleurs l'accès le plus immédiat et le plus grand intérêt à l'amélioration de leurs propres conditions. Pour que ce travail soit réellement transformateur, nous devons mettre un frein aux pratiques commerciales contraires à l'éthique tout en associant à ces nouvelles règles des incitations, des subventions et des investissements qui récompensent les entreprises qui font bien les choses.

Pour garantir un travail décent et la croissance économique, les investissements des entreprises doivent être alignés sur les ambitions de développement durable du pays partenaire. Les normes de responsabilité sociale des entreprises (RSE) et les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des marques sont censés fournir une indication des valeurs dans ces domaines, voire un plan directeur sur la manière dont les entreprises s'assureront que les ambitions sont soutenues par des actions. Ce qui est peut-être déroutant pour les consommateurs, c'est que la réaction des marques qui aux annulations de commandes n'était pas en accord avec ces ambitions

Que s'est-il passé ?  Qu'est-ce qui empêche les marques d'intégrer pleinement leurs objectifs ESG tout au long de la chaîne de valeur ?

Elizabeth L. Cline : Il est temps pour nous d'arrêter de chercher tant de solutions aux problèmes sociaux dans les entreprises et de nous tourner plutôt vers les mouvements syndicaux et nos institutions démocratiques. Les entreprises ont une fonction assez étroite, qui consiste à accroître les profits et à satisfaire les actionnaires. Elles ne sont pas optimisées pour protéger les droits des travailleurs ou l'environnement, et nous ne devrions pas leur confier un rôle de premier plan dans ce domaine. La RSE et les critères ESG des entreprises peuvent bien sûr présenter certains avantages, mais ils doivent être équilibrées par des réglementations, des institutions démocratiques fortes qui sont responsables devant le public et des accords exécutoires qui protègent pleinement les personnes et la planète. La RSE, en particulier, peut servir de façade pour maintenir la réputation des entreprises et peut même avoir des effets négatifs, comme le fait d'imposer la conformité sociale et environnementale aux fournisseurs sans payer plus cher les produits. Le système est tout simplement défaillant. Si nous voulons vraiment rendre l'industrie de la mode équitable, les entreprises qui la chapeautent doivent être responsables, transparentes et à l'écoute du public. Nous devons créer des lois, des institutions et des dirigeants qui s'efforcent de donner aux travailleurs et aux fournisseurs plus de poids, plus de droits et plus de pouvoir.

Dans cette affaire, de nombreuses entreprises ont effectivement été tenues pour responsables, mais pas par le biais de réglementations ou de la protection du travail. Là où la citoyenneté d'entreprise a échoué, la pression sociale a réussi. La campagne #PayUp a utilisé les médias sociaux pour dénoncer les marques qui avaient annulé des commandes en réponse à la COVID-19 et a permis de récupérer 20 milliards de dollars en commandes remboursées - une réussite incroyable et une bouée de sauvetage pour de nombreuses usines, et donc pour les travailleurs de l'habillement.

Comment la campagne #PayUp a-t-elle bénéficié aux usines et aux travailleurs ?

Elizabeth L. Cline : #PayUp a aidé à récupérer environ 20 milliards de dollars dû pour des commandes qui sont retournés directement aux usines et donc aux travailleurs de l'habillement, dont beaucoup sont de jeunes femmes qui font vivre des familles et survivent salaire après salaire. Le travail de #PayUp a été absolument crucial pour permettre aux usines de disposer des liquidités nécessaires pour couvrir les salaires et maintenir l'emploi des travailleurs de l'industrie de la confection pendant les premiers mois de la crise. S'assurer que l'argent était réglé a permis en partie d'éviter un vol massif des salaires et une crise humanitaire, du moins en temps de COVID-19. Honnêtement, l'un des moments les plus confortants a été lorsque l'argent issu de la campagne #PayUp est apparu dans les données commerciales analysées par le Center for Global Workers' Rights ; nous pouvions voir l'argent qui manquait mais aussi confirmer que des milliards étaient retournés dans les usines. La campagne #PayUp a rassemblé des centaines de milliers de consommateurs, de militants des droits du travail et de travailleurs de l'industrie de l'habillement dans le monde entier afin de lutter pour la décence élémentaire et des pratiques commerciales éthiques pendant la pandémie. Cette campagne a connu un succès extraordinaire, et j'ai hâte de voir ce que cette nouvelle coalition va accomplir par la suite.

« Les effets de la pandémie sont vraiment réels sur le plan économique. Dans la ville voisine de Pekalongan, célèbre pour ses textiles faits main, les commandes se sont tout simplement taries. Tout a été annulé, et en quelques mois, plus de 11 000 artisans ont perdu leur emploi. Nous étions effrayés. Nous ne savions pas si le même sort allait nous arriver. Lorsque vous (Denica Flesch) nous avez appelés pour nous dire que tout allait bien se passer, que nous allions travailler ensemble pour surmonter cette épreuve, j'ai pleuré ».

–  Mme Ira (chef de coopérative, produisant des tissus fabriqués à la main pour SukkhaCitta)

La décision des marques d'annuler des commandes à une si grande échelle a montré que les travailleurs étaient sous-évalués, et leurs besoins négligés. Une protection et des lois sont nécessaires, de même qu'une plus grande transparence pour garantir le respect des règles. Et à mesure que les normes augmentent, un soutien financier et technique tout au long de la chaîne d'approvisionnement sera nécessaire pour que ces normes plus élevées puissent être respectées. Rien ne résume mieux la situation que cette phrase de Denica Flesch : « Nous sommes en train de naître dans une nouvelle normalité, avec une chance de redéfinir ce que signifie être humain ».