Et si nous croyions davantage en nos jeunes au Sénégal ?

9 juillet 2026
Group of diverse people posing outside a yellow building with a sun graphic banner.
PNUD Senegal

Les débuts difficiles de l’entrée de l’équipe du Sénégal au rendez-vous mondial du football ont soulevé beaucoup de réactions sur la question de l’alternance générationnelle et de la place que devraient occuper les jeunes dans notre pays. En effet, alors que l’entraineur disposait d’une liste de joueurs talentueux et très jeunes (autour de 18-22 ans), celui-ci a préféré aligner des joueurs un peu plus âgés, bénéficiant d’un statut de « cadres ». Au-delà du sport, cette situation témoigne d’une réalité bien plus large : la contribution des jeunes est assez peu valorisée dans la vie de la nation sénégalaise, aussi bien sur le plan économique, social que politique.

Dans la pratique du développement, les programmes destinés aux jeunes sont souvent conçus entre quatre murs et ont tendance à les assimiler à des groupes passifs à « encadrer », à « former », à « insérer ». Comme si la jeunesse était d’abord un groupe vulnérable, en attente de solutions technocratiques pensées par des experts plus capables. 

Pourtant, les dynamiques sociales, économiques et citoyennes observées ces dernières années racontent une autre histoire. Malgré les travers extrêmes comme l’émigration clandestine ou les manifestations politiques violentes, les jeunes Sénégalais bougent et n’attendent pas que des solutions viennent d’ailleurs. Ils et elles développent des stratégies de résilience bien pensées pour occuper une place que le système peine encore à leur offrir.

Face à cette énergie parfois débordante des jeunes, il n’est pas inutile de prendre du recul pour observer de manière différente les signaux de changement, même discrets, et de revoir nos façons de travailler avec les jeunes comme des partenaires à part entière, des partenaires à qui on fait confiance, qu’on responsabilise et qu’on invite à la table des décisions. 

Au Sénégal, le PNUD et ses partenaires ont fait le choix d’adopter une approche systémique, inclusive, équitable et humaniste, donc profondément à l’écoute des jeunes hommes et femmes dans leur diversité.

En effet, en dehors des chiffres alarmants sur le chômage chez cette tranche de la population (23,6 %), la question des NEET (ni aux Etudes, ni en Formation ni en Travail – Proportion des jeunes estimée à 34 % de manière globale et 48 % dans la région du Sud) interpelle. Dans certaines régions comme Ziguinchor, c’est près d’un jeune sur deux qui serait dans cette situation. Ces statistiques ne révèlent pas une incapacité, mais montrent que le système peine à valoriser les activités des jeunes, les secteurs qu’ils contrôlent et à les aider à voler de leurs propres ailes. Les jeunes ont leurs propres aspirations et leurs propres stratégies de résilience. Nos solutions gagneraient à être cocréées avec eux pour mieux les aligner sur le rythme de transformation de la jeunesse. Au Sénégal, un célèbre proverbe dit : « Loo xam ci Demba, Demba gën la koo xam » (Ce que tu sais de Demba, Demba le sait mieux que toi).

C’est pourquoi l’approche du PNUD repose sur trois leviers interconnectés : créer des opportunités socioéconomiques plus inclusives, renforcer le leadership des jeunes dans leur diversité, et transformer les narratifs sur la jeunesse. Ce dernier volet est probablement le plus déterminant, car il ouvre la voie à des politiques, des investissements et des partenariats réellement adaptés aux réalités vécues par les jeunes.

Cette dynamique d’apprentissage continu s’est construite avec les agences techniques, les institutions de l’État et les acteurs du secteur privé, dans une logique de synergies systématiques qui réduit la fragmentation et renforce la cohérence des réponses. L’approche est désormais vivante, évolutive, enrichie par l’expérience, et s’ajuste en permanence au rythme des transformations portées par les jeunes.

Repenser la jeunesse, c’est accepter de questionner nos cadres d’intervention classiques et la manière dont nous valorisons certains métiers et en invisibilisons d’autres. Repenser la Jeunesse, c’est reconnaître qu’elle n’attend pas que nous la mettions en mouvement : elle avance avec les moyens du bord. Si nous voulons l’accompagner, nous devons être prêts à marcher à son rythme, à créer de véritables espaces de co-construction, et à nous laisser surprendre par ses innovations.

L’exemple des « Jakartas » est particulièrement illustratif. Les discours dominants les associent souvent aux causes du « désordre urbain », à l’insécurité ou aux accidents. Même si ces préoccupations sont légitimement fondées, elles masquent aussi des réponses locales à des problèmes structurels liés au manque d’infrastructures routières, à l’insuffisance des services de transport, aux embouteillages urbains ou aux besoins logistiques des économies informelles.

Dans les régions comme Thiès, Matam, Kaolack, Sédhiou ou Ziguinchor, conduire une Jakarta est avant tout une stratégie de survie, un moyen pour des milliers de ménages de se nourrir et d’éviter l’inactivité ou la migration clandestine ; c'est un filet social pour des milliers de jeunes. Ces motos connectent les communautés, transportent élèves et malades, soutiennent les petits commerces et fluidifient les économies locales.

Alors, plutôt que de sanctionner ou de stigmatiser, pourquoi ne pas accompagner en renforçant les compétences des jeunes en sécurité routière, en facilitant l’accès à des équipements modernes, en développant l’éducation financière ou en créant des passerelles vers d’autres métiers ? On ne conduit pas une moto toute sa vie, mais on peut transformer cette expérience en tremplin pour l’avenir. 

En Casamance (Kolda, Ziguinchor, Sédhiou), 21 000 conducteurs de motos-taxis (dont 10 000 à Ziguinchor seulement) jouent un rôle essentiel dans l’économie locale. En termes d’impact direct, ces jeunes injectent journalièrement 35 millions FCFA dans les stations-service pour l’achat de carburant et 5 millions FCFA dans le petit commerce et la restauration, des secteurs contrôlés par les femmes. Par mois, c’est 30 millions FCFA qui sont reversés à la commune sous forme de taxes.

Au-delà du transport, le secteur alimente un cercle vertueux de refinancement dans d’autres secteurs, notamment l’agriculture et le commerce. Grâce aux tontines, de nombreux jeunes réinvestissent leurs gains transformant ainsi le guidon en levier d’emplois plus stables. Ce réseau irrigue tout l'écosystème local (réparateurs, distributeurs de pièces détachées) et constitue le principal levier de résilience pour des milliers de familles à travers toute la Casamance.

De même, la stigmatisation du travail domestique et des milliers de jeunes femmes qui y évoluent nécessite un changement de perspective drastique pour transformer durablement ce secteur où les jeunes adultes sont largement majoritaires. En effet, une étude du CRADESC estime que 56 % des travailleuses domestiques à Dakar ont entre 15 et 35 ans, ne gagnent souvent que la moitié du SMIC et seraient à la merci des agences de placement informel et des ménages.

Face à ce constat, l'expérience pilote menée par le PNUD avec Calinounou Group démontre qu'en facilitant l'accès à une formation de qualité et à des contrats formels (garantissant une protection sociale et de meilleurs salaires), on permet à ces jeunes femmes de changer le regard qu'elles portent sur elles-mêmes. Ce faisant, la communauté fait elle aussi évoluer ses représentations, ouvrant la voie à un avenir riche en opportunités.

Cette même volonté de briser les stéréotypes sociaux et les narratifs défavorables anime aussi d’autres jeunes qui ont choisi de réinventer des secteurs traditionnels comme l’agriculture. Parti de rien, Moustapha, agripreneur à Niaguiss, développe depuis une dizaine d’années une ferme intégrée pour rendre le travail de la terre plus attractif et « sexy » pour sa génération. Son engagement vise avant tout à transformer le regard de sa communauté. En effet, dans son village, les parents comprennent encore difficilement qu'un diplômé de l'enseignement universitaire choisisse l'agriculture plutôt qu'un emploi salarié dans un bureau.

Le partenariat avec le PNUD lui a permis de s’équiper d’une serre performante et de capteurs intelligents. Cet apport technologique l'aide non seulement à créer plus d’emplois et d'opportunités d’affaires pour les jeunes de sa communauté, mais surtout à les faire rêver de réussite ici, en Casamance. Un des signaux de changement qu’il a d'ailleurs noté est l'engouement de ces jeunes qui viennent fièrement prendre des selfies dans son champ. Avec ses serres modernes et son propre véhicule, il démontre concrètement que l’agriculture n’est pas un métier de précarité. Cependant, pour que la jeunesse puisse pleinement s'y investir, un obstacle majeur doit être levé : le manque de confiance des aînés, qui freine l'accès des plus jeunes au foncier. C’est pourquoi le PNUD, en collaboration avec les associations locales, s'attèle à bâtir des espaces de dialogue intergénérationnel dédiés à la transmission des terres.

À travers toutes ces réalités, nous voyons que les solutions déjà présentes, portées souvent discrètement par les jeunes eux-mêmes, constituent un atout majeur pour répondre aux défis systémiques de leur autonomisation. Changer de perspective sur l’emploi en amplifiant ce que les jeunes font déjà, en transformant positivement le regard sur les métiers sous-estimés, en investissant dans les dynamiques locales qui émergent partout dans le pays, c'est reconnaître que la jeunesse n’est pas un problème à résoudre, mais une énergie sociétale à valoriser, et des partenaires en qui il faut avoir plus confiance.

Au-delà, ce qui importe le plus, c’est de nous poser cette question essentielle pour notre avenir commun comme pour celui de notre équipe nationale de football : prendrons-nous désormais assez de risques pour permettre aux jeunes de marquer plus de buts ? 

 

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