Innover à chaque étape de la chaîne alimentaire
De la ferme à l’assiette
14 octobre 2026
Nous choisissons chaque jour ce que nous allons manger, sans toujours penser à tout ce qui rend ce choix possible.
Derrière un fruit, un légume ou un paquet de farine se cache toute une chaîne d’actions, de savoir-faire et de décisions. Bien avant d’arriver sur un marché, dans un magasin ou dans notre assiette, les aliments doivent être cultivés, récoltés, transformés, conservés, transportés et vendus.
À chaque étape de ce parcours, une autre façon de faire peut changer la suite.
C’est aussi cela, l’innovation : trouver une nouvelle réponse à un besoin bien réel. Elle peut naître de la technologie, mais aussi des connaissances et des compétences, de nouvelles façons de travailler ensemble ou simplement d’une utilisation différente des ressources disponibles.
Autant de façons d’« Innover aujourd’hui pour nourrir demain », le thème de la Journée mondiale de l’alimentation 2026. De la Gambie au Tchad, en passant par l’Afrique du Sud, découvrons comment cette ambition prend forme, de la ferme au marché.
En Gambie, cultiver des raisons de rester
Pour Ebrima Fatty, tout a commencé par une question que se posent de nombreux jeunes : peut-on construire son avenir là où l’on a grandi ?
Dans les zones rurales de Gambie, de nombreux jeunes ont longtemps quitté les campagnes à la recherche de perspectives qu’ils pensaient ne pas pouvoir trouver chez eux. L’agriculture était associée à un travail pénible et à de faibles revenus.
À Chamen, dans la région de North Bank, une initiative cherche à changer cette perception.
Créée en 2015 par le PNUD et le ministère gambien de la Jeunesse et des Sports, l’initiative Songhai Gambia associe une agriculture adaptée au changement climatique à l’entrepreneuriat. Sur 54 hectares, les jeunes apprennent non seulement à cultiver autrement, mais aussi à faire de leur production une activité économique viable.
Ici, l’innovation prend des formes concrètes : culture sous serre, utilisation plus efficace de l’eau et réutilisation du fumier et des résidus de récolte dans le cycle de production.
En 2023, Ebrima a terminé sa formation en se classant parmi les meilleurs élèves de sa promotion. Grâce au soutien financier du PNUD, il est retourné dans son village natal de Jarra Jenoi, où il a créé Fatty Vegetable Farm.
Son exploitation lui procure aujourd’hui un revenu tout en créant des emplois pour d’autres membres de sa communauté.
« Je suis arrivé à Songhai en quête d’une voie à suivre. Aujourd’hui, je suis en mesure de guider les autres. J’ai désormais la possibilité de créer des emplois et de leur montrer que l’agriculture est une véritable activité économique », explique Ebrima.
Aujourd’hui, Ebrima cultive des légumes à Jarra Jenoi. Mais il cultive aussi la possibilité de faire de l’agriculture un véritable choix d’avenir.
Produire des aliments n’est toutefois que le début du parcours. Une fois la récolte terminée, un autre défi se pose : comment faire parvenir les produits aux consommateurs sans qu’ils se perdent en chemin ?
En Gambie, l'innovation agricole se traduit par des mesures concrètes, telles qu'une utilisation plus efficace de l'eau et la réutilisation du fumier et des résidus de culture.
Au Tchad, le soleil transforme le travail quotidien
À Abéché, dans l’est du Tchad, le soleil a toujours rythmé les journées des femmes qui transforment et commercialisent des produits alimentaires.
Pendant des années, des groupements de femmes ont fait sécher la viande, le poisson et les tomates à l’air libre. La viande devait être suspendue sur des fils et laissée à sécher pendant plusieurs jours. Durant ce temps, les aliments étaient exposés à la poussière, aux insectes et aux animaux. Et lorsque la saison des pluies arrivait, le séchage devenait presque impossible.
Les pertes étaient fréquentes. Les revenus, incertains.
« Pendant la saison des pluies, les conditions météorologiques ne nous permettaient pas de sécher régulièrement les aliments. Les mouches et la poussière posaient de véritables problèmes », explique Salma Mahamat Bouteigna, présidente de l’association Al Salama.
Il y a un an, leur façon de travailler a commencé à changer.
Au Tchad, la viande, le poisson et les tomates étaient traditionnellement séchés à l'air libre, ce qui exposait les aliments à la poussière, aux insectes et aux animaux.
Des organisations de femmes d’Abéché ont reçu des séchoirs solaires dans le cadre d’un appui lié à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), avec le soutien du PNUD et de la Banque africaine de développement.
Les aliments peuvent désormais sécher à l’abri, ce qui permet aux femmes de poursuivre leurs activités tout au long de l’année.
Le principe est simple : utiliser la chaleur du soleil pour sécher les aliments plus rapidement, tout en les protégeant de la poussière et des insectes. Pour la viande, le temps de séchage peut ainsi passer de deux ou trois jours à seulement 15 à 20 heures.
Ce gain de temps a transformé l’organisation du travail. Les femmes se relaient pour utiliser les équipements jour et nuit et peuvent continuer à produire même pendant la saison des pluies.
« Avec cette machine, nos revenus ont doublé. La viande est propre, conserve sa couleur naturelle et attire davantage de clients au marché », explique Salma.
Des associations de femmes ont reçu des séchoirs à énergie solaire dans le cadre d'une initiative liée à la Zone de libre-échange continentale africaine, avec le soutien du PNUD et de la Banque africaine de développement.
Les pertes ont diminué, la qualité des produits s’est améliorée et les revenus sont devenus plus stables.
Mais l’innovation a également changé la manière dont ces femmes travaillent ensemble.
Grâce aux tricycles mis à leur disposition, elles s’approvisionnent à l’abattoir, transforment leurs produits et assurent collectivement les livraisons. Désormais, des grossistes viennent également directement chez elles pour acheter leurs produits.
Cette évolution a aussi renforcé les liens entre les membres de l’association.
« Travailler en groupe renforce notre solidarité entre femmes. Nous investissons ensemble et réfléchissons à de futurs projets », explique Salma.
Puis vient la fin de la journée de travail. Les femmes rentrent chez elles, mais les aliments continuent de sécher, bien à l’abri.
À Abéché, le soleil n’a pas disparu de leur quotidien. Elles ont simplement trouvé une nouvelle façon d’en faire un allié.
Les séchoirs alimentaires à énergie solaire ont permis de réduire les pertes, d'améliorer la qualité des produits et de stabiliser les revenus.
En Afrique du Sud, l’innovation passe derrière le comptoir
Dans les rues de Tembisa, Junior Mashau passe d’une petite boutique à l’autre, un appareil numérique à la main.
Il entre dans les spaza shops, ces petits commerces de proximité que l’on trouve dans les townships sud-africains, où les habitants achètent des aliments et d’autres produits de première nécessité. Ces commerces constituent un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement, reliant directement les produits alimentaires aux consommateurs.
En 2024, une série d’intoxications alimentaires, dont certaines mortelles, a mis en évidence la nécessité de renforcer la sécurité sanitaire des aliments jusque dans ces commerces de quartier.
C’est là qu’intervient DIME (Digital Innovation for Modernising the Independent Economy), une initiative d’innovation numérique visant à moderniser l’économie indépendante.
Lancée en 2025 par le PNUD, en partenariat avec la Ville de Johannesburg et l’organisation à but non lucratif Wakanda, elle s’appuie sur des solutions numériques pour accompagner la modernisation des spaza shops et renforcer la sécurité sanitaire des aliments.
D’ici décembre 2026, elle vise à soutenir 20 000 commerces dans 15 communautés de la province du Gauteng et à former 30 000 personnes aux compétences numériques, à la sécurité sanitaire des aliments et à la gestion d’entreprise.
Au cœur de cette initiative se trouve Sphazamisa, une application qui permet aux commerçants de suivre leurs stocks et d’intégrer des contrôles de sécurité sanitaire des aliments.
Sphazamisa est une application qui permet aux commerçants de quartier en Afrique du Sud de suivre leurs stocks et de mettre en place des contrôles de sécurité alimentaire.
Mais une application ne suffit pas, à elle seule, à changer les pratiques. Elle doit s’intégrer aux habitudes quotidiennes des commerçants.
C’est là que Junior intervient.
Il fait partie des 40 jeunes ambassadeurs du numérique formés et équipés pour rendre visite aux commerçants et les aider à utiliser Sphazamisa.
Lorsqu’il a rejoint le programme, Junior n’avait aucune expérience dans ce domaine. Aujourd’hui, il passe de boutique en boutique, échange avec les propriétaires, leur montre comment utiliser l’application et les accompagne dans le suivi des produits alimentaires, leur stockage et le respect des règles de sécurité sanitaire.
« Être ambassadeur DIME, c’est faire partie de la solution. J’aide les spaza shops à vendre des aliments sûrs pour les consommateurs », explique-t-il.
Junior apprend lui aussi au fil de ses visites. Il développe des compétences en collecte et en analyse de données, une expérience qui lui a donné envie de poursuivre ses études dans ce domaine.
À Tembisa, l’innovation agit des deux côtés du comptoir : elle aide les commerçants à garantir une meilleure sécurité sanitaire des aliments, tout en offrant à des jeunes comme Junior la possibilité d’acquérir de nouvelles compétences.
Le programme « Innovation numérique pour la modernisation de l'économie indépendante » a été lancé en 2025 afin de soutenir les « spaza shops » et de renforcer la sécurité alimentaire en Afrique du Sud.
Nourrir demain commence aujourd’hui
Nous associons souvent l’innovation à quelque chose de nouveau, de complexe ou de technologique. Pourtant, dans nos systèmes alimentaires, elle peut être bien plus simple : s’appuyer sur ce qui existe déjà, envisager un défi sous un autre angle et trouver une solution adaptée aux réalités locales.
Derrière ce que nous mangeons chaque jour se cache toute une chaîne que nous voyons rarement. Et chaque étape compte : pour les personnes qui en tirent leurs moyens de subsistance, pour les communautés qui en dépendent et pour notre capacité collective à construire des systèmes alimentaires plus durables et plus résilients.
Innover aujourd’hui pour nourrir demain, c’est aussi cela : améliorer, étape après étape, le parcours des aliments, de la ferme à l’assiette.