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PRESENTATION DU RAPPORT MONDIAL SUR LE DEVELOPPEMENT HUMAIN 2002
Cotonou, 7 octobre 2002
Discours de M. Zéphirin Diabré, Administrateur associé,
Programme des Nations Unies pour le développement
Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale du Bénin, Co-Président de l’Assemblée partiaire ACP-UE,
Mesdames et Messieurs les Présidents d’Assemblées,
Mesdames et Messieurs les membres du Corps diplomatique et des Organisations Internationales,
Honorables parlementaires,
Distingués participants,
Mesdames et Messieurs,
Le PNUD, se réjouit de l’heureuse initiative que vous avez prise de procéder ici au lancement officiel du Rapport mondial sur le développement de cette année, en marge de l’important Forum des parlementaires africains sur le NEPAD. Pas seulement parce que nous considérons que le thème du rapport - Approfondir la démocratie dans un monde fragmenté - constitue le défi essentiel de notre époque, mais aussi parce que c'est notamment au Bénin que la démocratie en Afrique s’enracine et présente un modèle qui est salué bien au delà de vos frontières.
A ce propos, qu’il me soit permis de saluer avec déférence l’action de renouveau démocratique que conduit avec succès Son Excellence Monsieur le Président Mathieu Kerekou à la tête du Bénin. Son gouvernement et lui-même font preuve d’un attachement indéfectible aux principes de la démocratie pluraliste, qui force le respect et l’admiration de la communauté internationale.
Monsieur le Président Houngbedji,
Je souhaite rendre hommage à votre action personnelle. Le grand plaidoyer que vous avez initié en faveur du NEPAD et qui nous vaut à tous d’être présents ici à Cotonou, est la marque distinctive de l’engagement et de la persévérance avec laquelle vous savez vous mettre au service des causes nobles.
L'expression " le pouvoir du peuple " prend tout son sens devant un tel parterre de parlementaires, dont le rôle est en effet essentiel dans la lutte des peuples en vue de la réalisation d’un avenir libre et démocratique, motivée par l’espoir et la conviction que la démocratie leur apporterait une possibilité réelle de se bâtir une vie meilleure, pour eux-mêmes, pour leur famille et pour les générations à venir.
Depuis plus d’une décennie, le Rapport mondial sur le Développement humain est la publication phare grâce à laquelle le PNUD défend sa conception du développement et rappelle, année après année à la communauté internationale pourquoi et comment il faut placer l’homme au cœur de notre action collective.
Fruit de la cogitation d’experts indépendants, qui n’ont de compte à rendre qu’à leur conscience et à la contradiction intellectuelle des autres, ce rapport se veut toujours delibérement provocateur et systématiquement novateur.
Le mandat, la mission, et la raison d’être du PNUD, c’est la lutte contre la pauvreté par la promotion du développement humain durable. Des décennies durant, d’abord tout seul et pratiquement isolé, et ensuite rejoint par l’ensemble de la communauté internationale, nous n’avons eu de cesse de proclamer que le développement c’est lorsque les enfants vont a l’école, boivent de l’eau potable, sont soignés avec diligence et aux moindre coûts, vivent dans des environnements préservés de la pollution, et ont la chance, le moment venu, d’obtenir un emploi libérateur et de participer à la vie de leur société.
Année après année, le Rapport a évoque des thèmes divers et variés, tous choisis par la seule vertu de leur capacité à expliquer et faire comprendre le pourquoi et le comment de l’émancipation des peuples, ainsi par exemple :
Cette année, les auteurs du Rapport ont décidé de traiter du lien qui existe entre la politique et le développement humain. Ils ont choisi d’étudier notamment comment le pouvoir et les institutions politiques - officiels, non officiels, nationaux, internationaux – influencent le progrès humain.
Ce questionnement est opportun, au moment où, depuis une décennie, le modèle de la démocratie libérale, celui de la diversité des opinions, de la liberté de penser, d’organisation et de réunion, celui de l’affrontement concurrentiel des idées, des projets et des organisations, celui de la représentation parlementaire et populaire, celui de la séparation des pouvoirs, etc.…s’est imposé comme le seul modèle qui vaille. Et il faut bien dire si oui ou non, la démocratie telle qu’on tente de la pratiquer de Ouagadougou à New Delhi, de Pretoria à Tokyo, et de Bruxelles à Brasilia, remplit bien les promesses de bien-être et de libération qu’ont évoqué avec tant de grandiloquence et de lyrisme beaucoup de philosophes dont l’enseignement reste la référence suprême.
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Distingués participants,
Les principaux messages du rapport, qui sont à la fois une invitation à la réflexion et un ultimatum à l’action, s’articulent autour de cinq thématiques importantes.
Premièrement, l’analyse des statistiques de développement humain et d’évolution politique révèle que si le monde n’a jamais été aussi libre, il n’a jamais été aussi inégal. Du sommet du Millénaire, qui a lieu en septembre 2000, à celui de Johannesburg qui vient de s’achever, en passant par la Conférence de Monterrey, la communauté internationale n’a eu de cesse de proclamer son objectif ambitieux de réduire de moitié la pauvreté d’ici 2015.
Si de nombreux pays font de réels progrès dans les domaines aussi sensibles que l’éducation et la santé, 33 pays, pour la plupart en Afrique, totalisant plus d’un quart de la population mondiale, auront, au mieux, réaliser la moitié de l’objectif fixé, à la date fatidique de 2015. La pauvreté monétaire ne sera pas vaincue. Et la mortalité infantile ne reculera pas comme souhaité.
Il y a là un paradoxe avec les avancées que l’on constate sur le plan de la démocratie formelle, de l’intégration des économies, de la révolution des technologies, censées provoquer un accroissement des libertés et offrir des potentialités nouvelles d’épanouissement.
Mais, même là, le constat est parfois troublant.
Nos experts estiment que 140 pays organisent régulièrement des élections, mais seuls 80 peuvent être vraiment appelés démocratiques.
Les guerres entre pays ont fortement diminué, mais les conflits intérieurs et les guerres civiles ont pris le relais, tuant 3,6 millions de personnes durant la dernière décennie et augmentant de 50% le nombre de réfugiés.
Le deuxième constat du Rapport, c’est qu’il apparaît très clairement que pour progresser, le développement humain a besoin d’une gouvernance démocratique, et ce aussi bien dans le fonds que dans la forme.
Etre libre de participer à la vie de la société est un droit fondamental de la personne humaine. Or, la démocratie est le seul régime qui garantisse cela.
La démocratie permet aussi de protéger les populations des catastrophes, car la liberté de la presse est un facteur qui incite les gouvernants à prendre leurs responsabilités. La gouvernance démocratique est bien connue pour sa capacité à induire un cercle vertueux de développement, car la liberté permet au citoyen de faire pression pour que soit adoptées et mises en œuvre les politiques qui lui sont favorables.
Troisièmement, le Rapport souligne que le lien entre démocratie et développement n’est pas automatique. C’est en fait un vieux débat que le rapport ne parvient pas à trancher.
Le renouveau démocratique que connaît de nombreux pays depuis une décennie n’a pas toujours et systématiquement permis aux populations de sortir de la pauvreté.
Mais le constat ne légitime pas non plus la théorie de l’Etat autoritaire performant dont certains esprits malins veulent se faire les champions.
Certaines démocraties tiennent leurs promesses de développement. D’autres ont plus de difficultés. Il existe des régimes autoritaires qui semblent produire des taux de croissance élevés. Mais notre conviction est que cela n’est pas durable à long terme. Et la règle générale est que les régimes autoritaires ne servent à leurs peuples que pauvreté, corruption, inégalités sociales et régression.
En vérité, le développement est un processus complexe qui doit s’inscrire dans la durée, et où la démocratie est toujours, en définitive, un facteur supérieur de réalisation.
Le quatrième message du Rapport, c’est que la démocratie, la vraie, celle qui donne le vrai pouvoir au peuple, doit se construire en fonction des réalités locales de chaque pays. Mais par delà les spécificités locales, il y a quelques paramètres importants, dont la présence est indispensable, pour assurer la force et la pérennité du système démocratique :
Enfin, cinquièmement, le Rapport estime que, vue l’interdépendance mondiale d’aujourd’hui, il est nécessaire que le système de décision international se fasse avec davantage de participation et de responsabilisation.
La démocratie a pris une dimension internationale. A la fois dans ses acquis et dans ses déficits.
Les règles commerciales qui régissent l’économie mondiale ont besoin d’être plus démocratiques, et tenir compte du souhait des pays pauvres.
Le même constat vaut pour le système de décision en vigueur au sein des organisations mondiales, des Nations Unies au FMI, de la Banque mondiale a l’OMC.
Ce qui est valable à l’échelle d’un pays l’est aussi sur le plan mondial. Le monde d’en bas, c’est à dire les pays pauvres et dépendants, en appelle au monde d’en haut, celui du bien-être déjà obtenu et de la puissance militaire, qui autorise l’influence mondiale, pour qu’il partage le pouvoir de décision dans les instances internationales.
C’est pour toutes ces raisons que le Rapport Mondial sur le Développement Humain 2002 met l’accent sur la participation politique comme un élément essentiel du débat sur le développement humain. Il présente le développement comme un processus aussi bien politique qu’économique et social.
Disposer des moyens et des libertés nécessaires pour défendre ses droits, ses idées et son rôle dans la prise de décision qui affecte sa propre communauté, avoir accès à l’information et aux marchés, en résumé, avoir des choix, voilà les ingrédients indispensables du développement humain.
La démocratie, de par sa capacité à tenir pour responsables ceux qui détiennent le pouvoir et l’autorité, faire respecter un processus libre et juste d’obtention du pouvoir et accroître la participation des individus à la prise de décision, est le système le plus à même pour garantir les libertés et la dignité des individus. C’est le seul mode de gouvernance incitant à agir dans l’intérêt de tous.
Mais si les gouvernements ne sont pas capables de démontrer à leurs administrés qu'ils prennent des mesures efficaces dans les domaines essentiels de la vie, emploi, lutte contre le crime, éducation, et à moins qu'il n'en résulte des progrès substantiels en matière de pauvreté, la spectaculaire expansion de la démocratie risque de s'inverser.
Dans ce contexte, le message central du rapport est simple: pour promouvoir de manière efficace le développement humain, nous devons réinjecter la politique dans l'éradication de la pauvreté.
Cela signifie que nous devons veiller à ce que les pauvres aient véritablement une voix en politique et à ce qu'ils aient des institutions solides et transparentes capables de leur apporter le degré de sécurité personnelle, l'accès à la justice et les services de santé et d'éducation, entre autres, dont ils ont si désespérément besoin.
Vu de l’Afrique aujourd’hui, ces messages prennent une connotation très singulière.
Fruits conjugues des cogitations de La Baule et de la chute du mur de Berlin, la démocratie libérale et pluraliste est devenue, c’est le moins que l’on puisse affirmer, la conditionnalité la mieux répartie et l’expérience politique la plus tentée en Afrique. Même si une décennie vaut peu de choses dans l’histoire d’un continent comme l’Afrique, qui a bercé l’éclosion de l’espèce humaine, il n’est pas inutile de commencer, d’ores et déjà, à s’interroger sur ce que ces pratiques démocratiques ont apporté ou manqué d’apporter au bien-être des populations.
La démocratisation revue et corrigée à l’africaine doit faire mieux pour fournir la preuve matérielle et quotidienne de sa capacité à sortir les populations de la pauvreté. A tort ou à raison, les villages démunis de l’Afrique espéraient que la liberté de choix qui leur est accordée par les vertus du suffrage universel se traduiraient automatiquement par une égalité des chances d’accès au gâteau national : plus d’écoles dans les villages, des centres de soin mieux équipes, de l’eau potable a satiété, de l’emploi garanti, des salaires décents, un état plus garant de la sécurité et de l’égalité, des responsables politiques plus proches car plus redevables, etc…
La démocratisation à l’Africaine n’a pas encore répondu à ses attentes. Or il y a urgence. Si l’on veut éviter que ne s’installe le réflexe des peuples désabusés, pour qui l’aventure de l’inconnu conserve une force de séduction dès lors que les schémas établis et apparemment consensuels échouent à résoudre leurs problèmes.
En Afrique, il reste un long chemin à faire pour atteindre les niveaux de développement auxquels aspirent les peuples de notre continent, aussi bien dans les domaines de la réduction de la pauvreté, la lutte contre le VIH-SIDA, la durabilité environnementale, la sécurité alimentaire.
Appuyées par une population croissante de jeunes chômeurs, des manifestations de colère éclatent, des mouvements armés viennent anéantir en quelques instants les efforts et progrès réalisés. Ces mouvements sont inspirés par la frustration qui résulte du manque de choix et de libertés politiques. Ceci, dans certains pays, a commencé à alimenter un sentiment de désillusion à l'égard de la démocratie elle-même.
Ainsi, face à des situations de difficultés économiques et sociales majeures, l’idée est souvent avancée, qu’un régime autoritaire est mieux disposé pour apporter des solutions. Aucune preuve, comme je l’ai déjà expliqué, ne vient étayer cette hypothèse. Au contraire, les observations et recherches académiques montrent que les pires crises économiques et humaines se sont déroulées sous des régimes autoritaires comme en Uganda sous le régime d’Imin Dada, au Zaïre sous Moubutu.
Nombre de détracteurs prétendent même depuis longtemps que la démocratie est une obsession occidentale et qu'elle ne saurait apporter la stabilité et la continuité nécessaires à la croissance économique dans les pays pauvres.
Ce sont aujourd'hui des débats d'hier.
Les hommes et les femmes dans toutes les régions du monde, y compris en Afrique, ont exprimé clairement, par leurs paroles et leurs actes, que la démocratie et les droits de l'homme ne sont pas des inventions de l'occident.
Mais malgré d'immenses progrès, trop nombreux sont encore ceux dont les besoins et les aspirations ne sont pas satisfaits; et ils ne le seront pas tant que nous n'aurons pas implanté fermement et profondément une gouvernance démocratique à tous les niveaux de la société.
C'est pourquoi il y a aujourd'hui un besoin urgent d'une " nouvelle vague " de démocratisation, d'un effort qui visera à étendre la démocratie dans un nombre toujours croissant de pays et à approfondir la pratique de la gouvernance démocratique dans les États qui s'emploient à en assurer le bon fonctionnement.
Sur le plan pratique, cela passe par l'élaboration d'un système nouveau qui protège les droits de l'homme et qui autorisent l'exercice dynamique et réel d'un débat politique vigoureux mais pacifique; par la décentralisation du pouvoir afin que les populations locales puissent exercer une surveillance et se mobiliser pour obtenir les services essentiels à leur épanouissement; et par l'instauration d'une société civile prospère et d'une presse libre qui mène les attaques contre la corruption et les carences de la gestion de la part des instances gouvernementales et des entreprises.
L'apport d'appuis pour aider les pays à s'acquitter de ces tâches complexes devient de plus en plus le travail fondamental du PNUD, à la demande des pays en développement eux-mêmes.
L'année dernière, nous avons exécuté des programmes de gouvernance démocratique dans plus de 140 pays, dans des domaines allant du renforcement des parlements, à l'appui d'initiatives de décentralisation.
Mais dans la pratique et en vérité, aucun appui de l'extérieur ne saurait remplacer l'ingrédient le plus important qu'est l'exercice d'un leadership démocratique fort, guidé par une vision claire des mesures à mettre en œuvre pour assurer le développement des pays africains.
Le Rapport conclut en disant que l'élaboration d'une réelle démocratie est une tâche malaisée. Elle est lente. Elle est particulièrement ardue. Mais pour le développement humain, elle est aussi indispensable.
Je vous remercie.