Programme VIH et développement

Eclairage No. 32

Le secteur éducatif face à l’épidémie du VIH en Afrique subsaharienne
par Desmond Cohen

 

Il existe de nombreuses interactions entre l’épidémie du VIH et le secteur éducatif et ce qui suit n’est qu’une représentation schématique de certains des aspects les plus importants de cette relation. On sait relativement peu de choses sur ces questions qui souffrent d’une absence criante de recherche systématique. Comme pour tout travail concernant l’épidémie du VIH/SIDA, il est essentiel que les actions entreprises se réfèrent à certains critères. Notamment :

  • l’implication, quand elle se révèle possible, de toutes les personnes touchées par l’épidémie ainsi que des organisations porte-parole de leurs intérêts,
  • la sensibilité au respect des droits fondamentaux des personnes affectées par le VIH et le SIDA et la conduite de la recherche selon des procédures conformes à l’éthique professionnelle,
  • l’implication prioritaire des responsables en matière de politique et de programme pour s’assurer que l’activité menée correspond bien aux besoins,
  • l’acceptation du principe fondamental selon lequel les activités sont entreprises de manière à obtenir une participation maximale avec pour objectif le développement d’une capacité nationale,
  • l’assurance que les activités vont vraiment dans le sens d’une meilleure compréhension des questions relatives au VIH pour le développement et contribuent directement à l’élaboration de politiques, à la programmation de projets et à leur mise en œuvre,
  • la reconnaissance de l’urgence à établir des programmes efficaces pour le secteur éducatif, compte tenu de la gravité des problèmes auxquels doivent faire face de nombreux pays d’Afrique subsaharienne.

 

1. Ressources humaines et système éducatif1

Nous disposons de peu d’informations directes au sujet de l’impact de l’épidémie du VIH sur la main-d’œuvre employée directement par le secteur éducatif dans les pays en voie de développement. Il est probable que le taux de contamination par le VIH est au moins aussi élevé –voire plus élevé- parmi les employés du secteur éducatif que dans le reste de la population adulte. Il s’ensuit que dans les pays à haute prévalence (avec des taux de contamination par le VIH de 15-25% de la population adulte), la morbidité et la mortalité réduisent les capacités humaines et institutionnelles dans des proportions alarmantes. La situation est pire dans les zones urbaines où le taux de contamination par le VIH est bien plus élevé que dans les zones rurales – un taux de VIH proche de 50% à Francistown (Botswana), et un tiers des femmes enceintes déjà atteintes par le virus, en 1995, à Harare (Zimbabwe). Le taux de contamination par le VIH est sensiblement le même pour les hommes que pour les femmes en Afrique subsaharienne, même s’il est légèrement supérieur pour les femmes. Il existe cependant des différences significatives dans la répartition par âges, les filles et les femmes étant contaminées bien plus jeunes que les garçons et les hommes.

Les risques affectant les ressources humaines ne sont pas limités aux enseignants mais concernent tous ceux qui ont un rôle touchant aux services éducatifs, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, y compris ceux qui ont des fonctions importantes au sein de l’administration publique, comme le ministère de l’éducation, tant au niveau central que local, et ceux qui ont en charge la formation des enseignants (dans les lycées, les universités, etc.).

L’éducation a un rôle fondamental dans la transformation des pays en voie de développement, même si la situation dans les pays les plus pauvres est telle qu’il subsiste un gouffre entre espoir et réalité. On estime que le secteur a une importance critique en termes de développement humain. En effet, l’amélioration des qualifications et de l’éducation est considérée à la fois comme un but en soi, mais aussi comme un moyen permettant d’élever le niveau de vie de l’ensemble du pays. L’éducation est, dans une certaine mesure, un exemple de " bien public " alliant intérêts sociaux et intérêts individuels. Cela est largement admis et reflété par la communauté internationale qui compte l’éducation de base (primaire), parmi les droits fondamentaux.

Le droit à l’éducation est une chose et l’accès à l’éducation en est une autre. Parmi les enfants en âge de rentrer à l’école primaire en Afrique subsaharienne, un sur deux ne la fréquente pas. Il y a une énorme variation des taux de fréquentation, tant bruts que nets, dans les écoles primaires africaines. Par ailleurs, il subsiste d’importantes inégalités d’accès aux enseignements de base, en termes de sexe et de revenus et les écarts entre les taux de fréquention des hommes et des femmes restent obstinément élevés. Les différences liées au sexe sont particulièrement importantes aux niveaux secondaire et supérieur, où les proportions de filles par groupe d’âge inscrit continuent d’être insignifiantes. Il convient également de noter, pour chaque pays, des variations régionales et interrégionales significatives dans la prise des dispositions nécessaires pour assurer une éducation de base – encore une fois en relation avec les différences de revenus et de sexe.

De considérables investissements publics et privés destinés au secteur éducatif ont été réalisés pour atteindre ces objectifs de développement. Ces investissements servent en majorité à payer le personnel employé directement et indirectement par les services éducatifs. Mais ces investissements sont maintenant menacés par l’épidémie du VIH qui, dans les pays à forte prévalence, et particulièrement en Afrique, érode les ressources humaines de base du système éducatif, dans des conditions qui ne sont ni mesurées, ni évaluées et sans que des dispositions ne soient prises pour y remédier.

L’impact du VIH et du SIDA sur le secteur éducatif 

Il n’existe pas de données d’ensemble sur l’impact en Afrique subsaharienne de l’épidémie sur les capacités humaines et institutionnelles dans le domaine de l’éducation. Mais nous disposons d’informations partielles qui confortent l’idée que ces capacités sont entamées par l’épidémie du VIH avec de potentielles conséquences dévastatrices. Les exemples qui suivent concernent la situation de trois pays dans lesquels l’épidémie est répandue :

  • En Côte d’Ivoire, une étude récente a montré que, chaque semaine, 8 enseignants mourraient du VIH et du SIDA – 5 dans le primaire et 3 dans le secondaire.
  • L’étude réalisée sur le Malawi par la Banque Mondiale concluait, en ce qui concerne le personnel (militaire, de la santé et de l’éducation), " D’ici 1997, plus de 10% des effectifs de ces secteurs seront morts du SIDA. D’ici 2005 (dans moins de 10 ans maintenant), les prévisions indiquent que le nombre de morts du SIDA atteindra environ 40% de ces effectifs. Ces pertes en personnel ne prennent pas en compte l’usure " normale " comme la prise de retraite anticipée, la reconversion et les morts dues à d’autres causes, auxquelles on peut s’attendre quel que soit le secteur.
  • En Afrique de Sud, le nombre total d’élèves inscrits dans le primaire et le secondaire s’élevait en 1998 à 12 300 000 pour 370 000 éducateurs, eux-mêmes encadrés par 5 000 conseillers pédagogiques et inspecteurs, sans oublier les 68 000 assistants, personnels administratifs et personnels de direction. Avec 22% du produit national, le système éducatif est alors, de loin, le premier poste budgétaire du pays. Des dépenses d’éducation supplémentaires sont prises en charge par les familles, ce qui fait que la proportion de la production nationale consacrée à l’éducation est importante. En l’absence d’estimations directes des pertes en personnel, il a pu être avancé que, "Les chemins de la contamination par le VIH sont tellement aléatoires, qu’ils peuvent tout aussi bien faucher les rares professeurs de mathématiques et de science, et les directeurs efficaces ou leurs collègues moins qualifiés que les ignorer largement. …Le système éducatif peut bien continuer à être joyeusement inconscient de la dislocation potentielle du système, voire de la catastrophe qui l’attend."

Evaluer la situation

Un premier pas, préalable à l’établissement des coûts pour le secteur, et plus généralement pour le développement, consiste à évaluer rapidement l’impact de l’épidémie du VIH sur la main-d’œuvre et les institutions du secteur éducatif (telles que définies plus haut) dans un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne à haute prévalence.

  • évaluation des effets de l’épidémie sur l’absentéisme au travail, effets causés directement par l’élévation de la morbidité de la population active (et indirectement par la maladie des membres de la famille ou de l’entourage, la participation aux enterrements, etc.)
  • Evaluation de la mortalité exceptionnelle parmi les différentes catégories de travailleurs du secteur afin d’identifier les pertes probables déjà subies, tant pour les professionnels qualifiés que pour les autres employés.
  • évaluation des coûts directs (y compris les coûts dus à l’interruption des services ainsi que les coûts dus au recrutement, à la formation, aux frais de santé et de soins médicaux, à l’aide aux personnes dépendantes, etc.)
  • évaluation des effets indirects de l’épidémie de VIH sur le fonctionnement des institutions vouées à l’éducation, les services publics, etc.…effets dus aux pertes en personnel expérimenté et compétent, incluant une évaluation qualitative des effets de la morbidité et de la mortalité sur les valeurs morales et la cohésion culturelle dans les établissements institutionnels,
  • estimation des effets probables de l’épidémie de VIH sur les capacités du secteur de l’éducation d’ici 5 à 10 ans, et enfin
  • évaluation des politiques et des programmes existants destinée à mesurer l’impact de l’épidémie de VIH sur le secteur de l’éducation. Formulation de recommandations pour les actions à venir à l’intention des gouvernements, des donateurs et de tout autre groupe intéressé (organisations religieuses, syndicats, associations professionnelles, ONG, associations locales, etc.…).

 

2. Services éducatifs - évaluation du fonctionnement et des besoins

Il y a au moins trois aspects de la question du fonctionnement et des besoins éducatifs qui méritent d’être examinés en détail :

  • les effets sur la quantité et la qualité des services éducatifs que le secteur est capable de fournir, compte tenu de l’érosion des ressources humaines et de ses conséquences sur la capacité institutionnelle (aussi bien dans les écoles, les collèges, les universités, que dans les services de soutien à l’éducation),
  • l’évolution des besoins des enfants, des étudiants et des employeurs, qui reflète les effets directs et indirects de l’épidémie d’infections par le VIH (les familles ayant moins de ressources pour faire face aux coûts de l’éducation, la demande pour les services éducatifs sera affectée différemment pour les filles et les garçons, avec pour conséquence moins de filles et de jeunes femmes à tous les niveaux d’éducation),
  • La substitution par les employeurs de personnel qualifié par un personnel moins qualifié, étant données les pertes probables de personnel causées par le VIH/SIDA.; on peut aussi prévoir un déséquilibre dans les besoins en force de travail en général, puisque les dépenses et la production sont ajustées en fonction de l’impact de l’épidémie sur les revenus, et donc, sur la demande.

Tout ce qui précède peut concrètement faire l’objet d’une étude, même si certains éléments sont plus faciles à étudier que d’autres. Il est ainsi possible, à l’aide d’analyses quantitatives et qualitatives, d’évaluer la capacité de changement du secteur éducatif au sens large, et de tenter une explication à partir des observations réalisées. Cette étude pourrait se limiter à des secteurs particuliers, ou être plus globale en couvrant la totalité du secteur éducatif. Il devrait être plus facile, pour le moment, de se concentrer sur ce qui se passe au niveau de l’école publique primaire et secondaire. Ce sont, en effet, les segments de réponse aux besoins les plus importants pour la plupart des enfants et des familles. Cette analyse pourrait, par la suite, être étendue à l’enseignement supérieur, y compris à la formation des enseignants, et peut-être, à tous les niveaux du secteur privé.

Comment les familles et les communautés réagissent-elles ?

L’analyse des effets de l’épidémie du VIH sur l’évolution de la demande en éducation, aussi bien en termes de quantité que de type d’éducation, pourrait s’avérer plus problématique. Ce domaine peut cependant faire l’objet d’une étude. Ainsi, dans de nombreux pays, il apparaît de plus en plus comme une évidence que les familles affectées par le VIH et le SIDA réagissent à la pression exercée sur leurs revenus en réduisant leur demande en éducation. La forme la plus typique consiste à retirer les filles de l’école, mais on constate aussi, pour les garçons comme pour les filles, des décisions relatives à l’âge d’entrée à l’école et à la durée de scolarisation (en raison des différents types de travaux indispensables aux ménages et des contraintes qui pèsent sur leurs revenus). Les changements constatés sur l’équilibre entre garçons et filles à l’école primaire auront des effets en cascade sur les niveaux ultérieurs d’éducation. Il est nécessaire de comprendre ces effets et d’y apporter une réponse. Mais les conséquences sociales et économiques sont aussi importantes dans la perspective du développement humain durable, et de façon évidente, en termes de réduction des inégalités entre hommes et femmes.

Comme indiqué plus haut, de nombreux enfants ont vécu l’expérience traumatisante de voir l’un de leurs parents ou leurs deux parents, mourir du VIH et du SIDA. Les conséquences, pour ces enfants, sont claires et d’une grande ampleur en termes de besoins en soutien psychologique, social et économique, pour eux et leur famille. L’un des effets directs du VIH et du SIDA sur les familles est l’aggravation de la pauvreté. Cela a des conséquences sur l’éducation des enfants par le biais d’effets sur la nutrition, l’impossibilité de s’acquitter des frais de scolarité, le coût des uniformes, des transports, etc.…Par ailleurs, il apparaît de plus en plus comme une évidence que le système familial étendu existant en Afrique est incapable de faire face à cette situation et que les enfants placés dans des familles adoptives ainsi que les familles qui les élèvent sont confrontés à des problèmes qui ont des conséquences sur l’assiduité des enfants et sur leurs résultats lorsqu’ils sont scolarisés et assidus. La situation d’un nombre croissant d’enfants ayant perdu leurs deux parents à cause du VIH et du SIDA est encore plus préoccupante. Ils survivent dans des familles uniquement constituées d’enfants, sont souvent exclus socialement et souffrent d’une profonde pauvreté.

Parmi les questions urgentes qui réclament une meilleure compréhension et des réponses en termes de politiques et de programmes, on peut citer les suivantes :

  • Pourquoi les enfants et les familles affectés par l’épidémie ont-ils des réactions qui ont des conséquences sur l’éducation et quelles sont les raisons qui les poussent à agir ainsi ?
    • Quelles sont les implications, en termes de développement social et économique, pour les enfants, les familles et les communautés, des changements identifiés au moyen de la recherche-action ?
    • Quelles sont les conséquences, en termes de politiques et de programmes, des réponses identifiées et des méthodes d’action des familles et des communautés, tant sur l’éducation que sur les autres politiques socio-économiques (programmes d’aide alimentaire, de production de revenus et de lutte contre la pauvreté, soutien aux familles adoptantes, etc.) ?
    • Quel enseignement peut-on tirer du fait qu’un certain nombre de communautés savent mieux faire face que d’autres aux conséquences de l’épidémie sur les enfants et les familles ? Les leçons d’une telle expérience sont-elles transférables ?

    Prévisions de l’impact sur le système éducatif

    L’un des effets évidents de l’épidémie, a trait à la croissance de la population et à sa répartition en âges. Il existe déjà des modèles et des projections de l’impact de la mortalité liée au VIH sur les variables démographiques –notamment, sur la mortalité des moins de cinq ans, sur celle des adultes et sur la fertilité- et ces projections ont été réalisées vraisemblablement à la demande des services éducatifs. A titre d’exemple d’évaluation prenant en compte le VIH et le SIDA, on peut citer : Révision des évaluations et projections de la population mondiale – SIDA, mortalité et changement de la population (ONU, novembre 1998). Comme l’infection par le VIH n’est pas répandue de façon uniforme à l’intérieur des pays – mais est souvent concentrée localement et répartie différemment selon les catégories sociales – il y aura d’importantes conséquences pour les groupes en demande d’éducation, non seulement en termes de taille et d’âge, mais aussi en termes de répartition géographique et socio-économique.

    • Une planification efficace pour l’éducation doit se construire à partir de l’évolution en taille et en répartition du public en demande d’éducation. Ainsi, l’urgence réside dans la réalisation de projections nationales susceptibles d’améliorer les politiques informelles.

    La politique de développement dans l’éducation et les autres secteurs

    Les Ministères de l’Education ainsi que les autres organisations concernées, gouvernementales et privées, se doivent de revoir leurs politiques et programmes de développement pour l’éducation. De l’aide doit être apportée à la réévaluation du secteur de l’éducation à la lumière de l’évidence croissante de l’impact de l’épidémie du VIH sur les capacités et les besoins. Ceci, d’une part, pour être capable de répondre aux effets du VIH sur le secteur éducatif lui-même, et d’autre part, afin que ce secteur puisse répondre avec une plus grande efficacité aux besoins de l’économie et de la société. Il s’ensuit que :

  • Il est urgent d’entreprendre l’évaluation des effets de l’épidémie sur l’offre de main-d’œuvre spécialisée. Cette évaluation doit porter sur les spécialisations professionnelles de haut niveau (médecins, avocats, ingénieurs, comptables, professeurs d’université, instituteurs, etc.), mais aussi sur les autres spécialisations (mécaniciens, menuisiers, employés de banque, infirmières, techniciens agricoles, etc.). Prévoir et modéliser l’évolution de l’offre sur le marché du travail et les besoins des différents secteurs risque de s’avérer difficile mais le jeu en vaut la chandelle et c’est dans le domaine du possible. C’est un premier pas vers l’identification des changements nécessaires dans le secteur éducatif, en termes d’adaptation de ses activités au déséquilibre des besoins sur le marché du travail généré par l’épidémie. Il est possible d’anticiper ces conséquences et de ne pas simplement laisser faire le marché (en agissant ainsi, nous serions certains d’obtenir des résultats totalement inadaptés et inefficaces).
  • Il est urgent de faire l’inventaire des politiques de l’éducation, afin de s’assurer qu’elles sont en accord avec les capacités et les besoins éducatifs. C’est ainsi que des décisions sont nécessaires en ce qui concerne les questions relatives au remplacement des enseignants, là où apparaissent des questions essentielles au sujet des pertes en compétences et sur la façon de les remplacer (en réformant la formation des enseignants), mais aussi en ce qui concerne une multitude de questions relatives au financement de l’éducation (en particulier la question des frais de scolarité, qu’une population toujours plus appauvrie ne peut plus assumer).

  • Le secteur éducatif doit commencer à prévoir l’évolution d’une série de demandes à laquelle il se trouvera, de toutes façons, confronté. Il doit commencer aussi à répondre à ces demandes, en partie parce que les enseignants, le personnel administratif des écoles, etc. vont dans tous les cas, subir une telle mortalité, qu’il y aura de plus en plus de problèmes de manque de cours et de manque de gestion. Mais des questions plus vastes sont ici posées – le besoin d’ajuster les institutions éducatives à l’évolution d’une série d’exigences pour différents types d’éducation (moins chers), différentes quantités, et avec des programmes de formation et de qualification différents.
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    3. La restructuration des institutions éducatives - les urgences de l’épidémie

    De nombreux facteurs internes sont susceptibles de générer un élan vers le changement selon la façon dont ils interviennent dans le fonctionnement des institutions éducatives. Ils sont, en partie, endogènes – telles la morbidité et la mortalité des effectifs qui entraîneront inévitablement un changement à ce qui est fait à l’école et à la manière dont cela est fait. Des ajustements vont, par exemple, s’avérer nécessaires pour prendre en considération les charges nouvelles supportées par les femmes, dont on attend partout qu’elles endossent ces responsabilités supplémentaires (telles que les soins apportés aux personnes atteintes par le VIH et le SIDA). Il en résulte que les institutions vont mettre en place des ajustements relatifs aux conditions de répartition des lieux de travail, en réponse, d’une part, à l’évolution de l’offre sur le marché du travail, mais aussi, dans une certaine mesure, en réponse aux demandes qui leur sont adressées (par les parents et autres).

    L’un des changements importants attendus des institutions éducatives dans de nombreux pays, a été l’introduction de l’éducation sexuelle, sous quelque forme que ce soit, dans le cursus scolaire. C’est la reconnaissance du rôle que l’information peut jouer dans la prévention de la transmission du VIH, une fois admis que les écoles et les collèges peuvent avoir une influence sur le comportement sexuel des jeunes. Dans quelle mesure les institutions ont-elles été capables, en réalité, de modifier les comportements reste sujet à controverse et de nombreux témoignages indiquent que le fait de fournir des informations est insuffisant en soi, pour parvenir à un changement de comportement durable. Pour plus de détails sur quelques-uns de ces témoignages, voir Impact of HIV and Sexual Health Education on the Sexual Behaviour of Young People : A review update (UNAIDS, 1997).

    Les témoignages sur la contamination des jeunes par le VIH sont profondément préoccupants. Les chiffres montrent que, sur l’ensemble des nouvelles contaminations, la moitié environ concerne les jeunes de moins de 25 ans – c’est-à-dire, justement la clientèle du système éducatif. Encore plus préoccupant est le fait, qu’en Afrique subsaharienne, le taux de contamination par le VIH est considérablement plus élevé pour les filles et les jeunes femmes qu’il ne l’est pour les garçons du même âge (dans un rapport de 5 ou 6 – et même davantage dans certains pays). Nous disposons également d’indices clairs et sans ambiguïté que l’activité sexuelle commence très jeune – souvent aussi jeune que 10 ans, si bien que proposer des cours d’éducation sexuelle à des élèves plus âgés, c’est tout simplement arriver trop tard pour un grand nombre d’entre eux. Il faut aussi prendre en considération le fait qu’environ la moitié de chaque groupe d’âge est exclue de toute éducation primaire et ne pourra jamais être atteinte. De même, de nombreux garçons et filles n’accèdent pas à l’éducation secondaire, et repousser l’instruction sexuelle à ce niveau revient à en détourner complètement le sens. (cela est particulièrement préoccupant pour les filles, étant données les inégalités sexuelles relatives à l’inscription dans le secondaire).

    Qu’est-ce qui découle de ce qui précède ? Il est clair que les institutions éducatives ont un rôle important à jouer dans la prévention du VIH, les soins et le soutien moral. La question posée est : " Quel est exactement leur rôle et comment peut-on être certain que les activités entreprises par les écoles et les collèges constituent vraiment une différence en matière de prévention du VIH (et, de manière croissante, en matière de soins et de soutien) ?

  • Puisqu’une proportion significative du groupe d’âge pertinent pour la réduction de la transmission du VIH est en rapport avec le système éducatif, il en découle que ces institutions ont vraiment besoin de développer des moyens appropriés et efficaces d’atteindre les jeunes.
    • Un certain nombre d’écoles et de collèges ont compris la nécessité de développer des activités pour les jeunes mais il semble que ces actions soient impuissantes à changer le comportement sexuel, comme le prouve le nombre de nouveaux cas de contamination dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne.
  • Le fait que les taux de contamination par le VIH des filles et des jeunes femmes soit beaucoup plus élevé que celui des garçons et des jeunes hommes du même âge, est particulièrement préoccupant. De nombreux facteurs contribuent à cet état de fait, mais il est clair que l’on doit permettre aux jeunes femmes d’avoir un meilleur contrôle de leur vie sexuelle. Cela signifie aussi qu’il faut donner aux jeunes femmes les moyens de résister efficacement aux relations d’exploitation sexuelle, y compris à ce type de relations avec des hommes ayant autorité dans le système éducatif.
  • L’axe de réflexion des activités de prévention actuelles en direction des jeunes, tant à l’école qu’à l’extérieur, est l’idée qu’ils devraient agir " de façon responsable ", ils devraient, par exemple, modifier leur comportement sexuel de façon à n’avoir plus que des pratiques qui les protègent de toute contamination par le VIH.
  • Mais un conflit existe entre le contexte institutionnel dans lequel est délivré le message du " comportement responsable " et l’absence de responsabilité dans les vies des jeunes. C’est particulièrement évident pour les écoles et les collèges où les jeunes sont généralement soumis à des régimes directifs, parfois abusifs qui offrent peu de possibilités de participer à des questions ayant trait à l’éducation.
  • Il existe donc une coupure entre ce que l’on recommande aux jeunes en termes de comportement sexuel responsable dans un monde de VIH et de SIDA, et la réalité de leurs vies – en particulier, étant donnée la nature directive des institutions et des procédés éducatifs, il n’est pas surprenant que l’invitation à agir de façon responsable dans la conduite de leur vie sexuelle ne trouve, chez les jeunes, aucun écho.
  • Les conséquences de ce qui précède sont claires et visibles par tout un chacun. Si un comportement sexuel responsable est un élément essentiel pour freiner la propagation de l’épidémie parmi les jeunes, alors c’est tout le contexte de leurs vies qui doit être radicalement changé. Le système éducatif est un microcosme de la société dans son ensemble et reflète le noyau de ses valeurs –y compris les structures hiérarchiques fondées sur le sexe et sur l’âge. Il en découle que les changements touchant aux caractéristiques et aux valeurs structurelles à l’école et au collège - et qui sont indispensables pour constituer une réponse efficace à l’épidémie du VIH - doivent être soutenus par des conditions semblables dans l’ensemble de la société.

    Cela est aussi vrai pour les conditions à l’intérieur des familles, que pour les écoles et les collèges. En ce qui concerne les établissements scolaires, des changements d’organisation et de culture sont nécessaires afin de permettre aux jeunes de s’investir activement dans leur éducation et ce, dans tous les domaines où ils peuvent apporter leur contribution (y compris l’administration des institutions).

    Ce qui est nécessaire, ce n’est rien moins qu’un changement révolutionnaire dans le mode de fonctionnement des écoles et des collèges. Pour la plupart des pays, cela signifie des changements prioritaires dans la façon d’administrer l’éducation, tant au niveau central du ministère de l’éducation que pour les autorités locales, sans oublier ceux qui ont des fonctions similaires (comme dans les institutions religieuses). Cela signifie, par exemple, la révision de la politique d’expulsion des jeunes femmes enceintes (alors que les garçons n’encourent aucune sanction). Mais tant que ces changements du " lieu " de la responsabilité n’auront pas été accomplis, il y a peu de chances pour que le comportement sexuel des jeunes puisse changer. Cette absence de changement dans la réalité des vies des jeunes dans les écoles et les collèges comporte une conséquence inévitable : les taux de contamination par le VIH vont encore augmenter.

    La question est de savoir comment réaliser un pareil changement dans le fonctionnement des institutions éducatives – il faut réadapter la culture éducative aux besoins des jeunes vivant dans un monde de VIH et de SIDA. Définir le problème comme étant celui de faire de l’éducation sexuelle une partie intégrante du programme scolaire constitue une erreur de taille. La question est plutôt de s’assurer que les jeunes ont les moyens d’agir de façon responsable " tout court ", et pas simplement dans la conduite de leur vie sexuelle. Cela veut dire aussi qu’il faut donner du sens à leurs vies – pas seulement dans un contexte éducatif. Ce qui manque à un grand nombre de jeunes, tant à ceux qui sont scolarisés qu’aux autres, c’est une structure de soutien économique et social qui s’attaque à la pauvreté et fasse en sorte que les jeunes puissent avoir accès à l’emploi et à des moyens d’existence durables.

    Il faut maintenant procéder à l’évaluation des quelques cas dans lesquels des responsabilités ont été données aux jeunes dans des clubs sportifs, des associations contre le SIDA, etc., et identifier les conditions qui paraissent déterminer leur succès. Il faut faire l’inventaire et l’évaluation des pays dans lesquels l’incidence du VIH sur les jeunes a diminué, comme l’Ouganda et la Thaïlande. Il faut ensuite expérimenter d’importants changements des conditions institutionnelles dans les écoles et les collèges, afin d’opérer un renversement de la localisation des responsabilités selon des modalités qui font vraiment la différence dans le contexte de l’expérience vécue des jeunes. Ces changements de valeurs et d’organisation dans la structure éducative doivent se faire dans un environnement économique et social favorable. Ensuite, et seulement ensuite, il sera possible de faire évoluer le comportement sexuel des jeunes hommes et femmes vers des pratiques permettant une réduction durable de la transmission du VIH.

     

    Conclusions

    Un système éducatif en état de marche et efficace est considéré comme un élément central pour atteindre les buts d’un développement humain durable. D’une part, parce qu’une population éduquée, qui incarne les compétences indispensables au développement, est un élément essentiel s’il faut augmenter les niveaux de production, et d’autre part, parce que l’un des bénéfices du développement –et peut-être le plus important- est précisément une société éduquée. Pour parvenir à ces objectifs, les pays ont, partout, investi dans l’éducation – investissement en enseignants, en personnels administratifs et autres personnels de service, et en enfants. Même dans la région la plus pauvre du monde - l’Afrique subsaharienne – d’importants investissements en termes de capital humain ont été réalisés depuis plusieurs décennies. Cette réalité peut être mesurée de plusieurs façons ; quelque 20% du total des dépenses publiques concernent l’éducation. Cela représente presque 6% du PNB de la région dans son ensemble - année après année. C’est un énorme investissement institutionnel et humain cumulé sur plusieurs années.

    Ces investissements réalisés par les pays, par les citoyens souvent très pauvres de nombreux pays d’Afrique, sont maintenant et de plus en plus menacés par l’épidémie du VIH. Ce n’est pas seulement la plus grande partie de l’investissement réalisé précédemment dans l’éducation – en termes de degré d’instruction et de qualification professionnelle – qui est en danger, mais aussi l’investissement en cours et celui à venir. Les pertes en ressources humaines atteignent des taux inquiétants dans de nombreux pays d’Afrique et représentent des pertes en investissements que des pays pauvres peuvent difficilement se permettre de supporter.

    Il s’ensuit que, dans un monde où les ressources (financières et humaines) sont rares, et où l’épidémie du VIH érode systématiquement les capacités de développement, des actions urgentes sont indispensables pour éviter l’écroulement de secteurs socio-économiques entiers. Le secteur éducatif n’est pas le moins menacé, puisqu’il doit faire face à des facteurs qui détruisent systématiquement tout ce qui peut être accompli. Pourtant, un secteur éducatif est indispensable, tant à la réalisation d’un développement durable et à l’éradication de la pauvreté, que pour constituer une réponse efficace à l’épidémie de VIH.

    Dans ce qui précède, nous avons identifié quelques-unes des actions les plus importantes et les plus urgentes que réclame la situation et il nous paraît inutile de les résumer. D’un autre côté, il n’est pas inutile d’insister sur ce qui est nécessaire à la mise en place de politiques et de programmes d’action efficaces. Il faut, pour cela, penser en termes de systèmes, analyser et proposer des réponses qui soient elles-mêmes systémiques. Comprendre que le secteur éducatif constitue un processus intégré pour garantir que les citoyens possèdent les aptitudes appropriées – englobant les qualités humaines requises par le développement durable. Mais, à moins de protéger l’ensemble de la capacité sectorielle, il est difficile de voir de quelle manière les objectifs de développement pourraient être atteints.


    1. Une précédente revue de ces questions a été faite : The Impact of HIV/AIDS on Education : A review of Literature and experience, par Sheldon Shaeffer, UNESCO, Institut International pour l’Education et le Planning (IIEP), Paris, décembre 1993