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développement |
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Eclairage No. 12
LES
JEUNES FEMMES ET L'ÉPIDÉMIE D'INFECTIONS PAR LE VIH :
SILENCE - VULNÉRABILITÉ
Par Elizabeth Reid et Michael Bailey
Le sexe comme variable
indépendante dans l'analyse de l'infection par le VIH
L'épidémie
d'infections par le VIH présente un aspect critique qui
n'a pas encore été bien saisi. Il ressort des trois
assertions suivantes.
Premièrement, les
femmes sont infectées par le VIH en nombre grandissant.
Dans une grande partie du tiers monde, il y a autant de
femmes infectées que d'hommes infectés, ou même plus1. Ces femmes sont mariées ou ont
un partenaire sexuel, elles sont les filles, les soeurs,
les tantes, les nièces ou les grands-mères d'autres
personnes.
Deuxièmement, les
femmes sont contaminées notablement plus tôt que les
hommes. Dans les régions où l'épidémie commence
seulement à se manifester et dans les régions où elle
est profondément installée, on observe ce même
phénomène : en moyenne, les femmes sont infectées
quand elles ont 5 ou 10 ans de moins que les hommes.
Troisièmement, ce
sont proportionnellement les jeunes filles et les jeunes
femmes de moins de 20 ans ou d'un peu plus de
20 ans qui sont le plus fréquemment infectées.
L'exception possible est celle des femmes ménopausées,
qui semblent particulièrement vulnérables à
l'infection par le VIH.
Il faut s'interroger
sur les causes de ces trois phénomènes.
Il semble plausible
d'en déduire que les femmes sont plus facilement
infectées que les hommes, quel que soit leur âge, mais
surtout quand elles ont moins ou un peu plus de
20 ans et après la ménopause. Il semble exister
une vulnérabilité biologique, immunologique et/ou
virologique chez les femmes, qui varie avec l'âge.
Le silence
C'est au début de 1982,
la première année connue de l'épidémie, qu'a été
diagnostiqué le premier cas de SIDA chez une femme. En
1984, la première mission américano-belge au Zaïre a
diagnostiqué presque autant de femmes touchées par le
SIDA que d'hommes. Néanmoins, l'épidémie a continué
à être caractérisée comme frappant surtout les hommes
et en fonction de leur orientation sexuelle
(homosexualité).
En 1986, deux études
critiques, présentant une ventilation par sexe et par
âge, ont été publiées. L'hôpital universitaire de
Lusaka (Zambie) a constaté que 1 femme sur 10 venant en
consultation prénatale était contaminée par le VIH et
que, parmi les patients de l'hôpital :
- 1 homme sur 3 âgé
de 30 à 35 ans était infecté;
- 1 femme sur 4 âgée
de 20 à 25 ans était infectée.
L'autre étude fait
l'analyse des 500 premiers cas de SIDA diagnostiqués à
l'hôpital Mama Yemo de Kinshasa (Zaïre) (graphique 1)2. Ces données sont également
remarquables parce qu'elles montrent :
- qu'autant de cas de
SIDA étaient diagnostiqués chez les femmes que
chez les hommes;
- ces femmes étaient
en moyenne de 10 ans plus jeunes que les hommes;
- les cas de SIDA chez
les femmes passaient très nettement par un
maximum chez les femmes assez jeunes, âgées de
20 à 29 ans.
Ces données, qui sont
profondément préoccupantes, n'ont pas pourtant
suscité, à l'échelon international, un intérêt
particulier pour la question de l'effet de l'épidémie
sur les femmes, et n'ont pas non plus remis en question
ou modifié le discours dominant sur l'épidémie3.
Aujourd'hui, 10 ans après
le premier cas diagnostiqué de SIDA chez une femme, on
estime que 3,5 millions de femmes sont contaminées,
dans leur grande majorité par voie sexuelle. Pour la
plupart des femmes, le risque majeur d'infection par le
VIH est le mariage4, 5, 6. Chaque jour, ce sont
3 000 femmes qui sont contaminées, tandis que
500 femmes contaminées meurent. La plupart ont
entre 15 et 35 ans.
L'âge comme
variable indépendante dans une analyse de l'infection
par le VIH
Les taux très élevés
d'infection par le VIH ou de SIDA chez les jeunes femmes,
observés pour la première fois dans l'ensemble de
données relatives à Kinshasa en 1986, se
retrouvent plusieurs fois : dans des ensembles de
données plus récentes, dans les pays où l'épidémie
commence à apparaître (Thaïlande et Myanmar, par
exemple - graphiques 2 et 3), dans les pays où l'épidémie
est déjà ancienne (Ouganda, par exemple - graphique
4), de
même que dans les pays industriels (en Europe, par
exemple - graphique 5)7.
Ces données
indiquent de façon frappante que les mêmes phénomènes
se retrouvent partout, plus ou moins décalés dans le
temps :
- la prévalence de
l'infection par le VIH est la plus forte chez les
femmes ayant entre 15 et 25 ans, et passe par un
sommet chez les hommes dans la tranche d'âge
25-35 ans, c'est-à-dire 5 à 10 ans plus
tard; et
- chez les femmes, la
fréquence d'infection, par âge, monte
brutalement jusqu'à un maximum dans la tranche
d'âge 15-25 ans, et baisse chez les femmes
plus âgées pas encore ménopausées.
D'autres études8, 9, 10 illustrent de manière saisissante
la vulnérabilité des jeunes femmes au moment où elles
deviennent sexuellement actives, quand elles sont encore
très jeunes. Les données recueillies par Anne Chao au
Rwanda (graphique 6) montrent que plus la femme est
jeune à sa première grossesse ou à son premier rapport
sexuel, plus l'incidence de l'infection par le VIH est
élevée : plus de 25 % des jeunes femmes qui
sont enceintes à l'âge de 17 ans ou moins sont
infectées, et 17 % environ de celles qui ont
17 ans ou sont plus jeunes à leur premier rapport
sexuel sont infectées. Les taux d'infection diminuent
nettement dans les deux catégories à mesure qu'on
avance en âge.
On estime ici que
l'étendue de l'infection par le VIH chez les jeunes
filles de moins ou d'un peu plus de 20 ans que
montrent ces ensembles de données sera affectée par
tous les facteurs actuellement recensés qui accroissent
les taux d'infection des femmes comme des hommes.
Cependant, les taux d'infection ne peuvent être
adéquatement expliqués par ces seuls facteurs, même
globalement; dans le cas des jeunes femmes, il semble
exister d'autres facteurs importants. Ceux-ci doivent
être identifiés.
Les facteurs recensés
dans les travaux publiés sont l'incidence des maladies
sexuellement transmissibles (MST)11, 12, la fréquence des rapports13, les pratiques sexuelles14, et la différence d'âge entre
les hommes et les femmes dans les relations sexuelles15,16. A ces facteurs il y a peut-être
lieu d'ajouter l'état nutritionnel des femmes17, et la présence de lésions,
d'une inflammation et de scarifications dans l'appareil
génital féminin, en raison de causes autres que les
maladies sexuellement transmissibles18, ainsi que la situation
socio-économique de la femme16.
Ces facteurs contribuent
sans doute à l'infection, mais n'en offrent pas une
explication complète. Pris individuellement, ils
s'appliquent aussi et davantage peut-être aux femmes
plus âgées pas encore ménopausées, ou même aux
jeunes hommes dans la même tranche d'âge. Cependant,
ces groupes accusent un moindre taux d'infection. La
fréquence des rapports sexuels n'est pas une variable
explicative adéquate, étant donné que des jeunes
femmes ont été infectées par le VIH à l'occasion de
leur premier rapport sexuel19 ou alors qu'elles ont une
activité sexuelle peu fréquente20. Il n'est pas démontré que les
jeunes femmes infectées soient sexuellement plus actives
que les jeunes femmes non infectées du même groupe
d'âge, ou que les femmes plus âgées ou que les jeunes
hommes20.
De même, les pratiques
sexuelles qui causent des lésions ou des inflammations
dans l'appareil génital ne sont habituellement pas
courantes chez les jeunes femmes. Elles sont plus
fréquentes après la naissance du premier enfant21.
L'état nutritionnel n'est
pas une variable suffisante car cet état est médiocre
pour toutes les femmes en âge d'enfanter. De plus, la
situation sociale et économique des femmes qui se
livrent à un travail sexuel s'applique autant, ou même
davantage, aux femmes du groupe d'âge 20-29 ans
qu'à celles du groupe d'âge 10-19 ans.
Quand des explications
sociologiques sont proposées pour rendre compte des taux
d'infection élevés des jeunes femmes, on indique
habituellement que l'homme est plus âgé dans le rapport
sexuel, qu'il soit consensuel ou non15. Si cet aspect, de même que tous
ceux qui viennent d'être mentionnés, est bien un
facteur explicatif, il est probable que ces explications
sont insuffisantes, même globalement, et ne peuvent
expliquer les très forts taux d'infection des filles et
des jeunes femmes.
L'anatomie comme destin
?
La facilité et la
fréquence de l'infection chez les jeunes femmes,
qu'illustrent les graphiques figurant plus haut, montrent
bien qu'elles sont particulièrement vulnérables. Cette
vulnérabilité à l'infection ne peut être
adéquatement expliquée par la situation culturelle,
sociale ou économique dans laquelle les jeunes femmes
ont des rapports sexuels, non plus que par la présence
d'infections et de lésions, par la fréquence des
rapports sexuels ou par l'état nutritionnel. La
possibilité d'une vulnérabilité physiologique en tant
que facteur contributif doit donc être d'urgence
explorée.
Il est possible de poser
une série de questions.
L'appareil génital
féminin intact des jeunes femmes est-il moins efficace,
comme obstacle à la pénétration du virus, que celui de
femmes plus âgées, et si c'est le cas, pourquoi ?
L'appareil génital d'une
jeune femme n'a pas atteint toute sa maturité au moment
de la première menstruation. La muqueuse évolue d'une
couche unique de cellules à une paroi plus épaisse,
constituée de plusieurs couches. Cette évolution n'est
souvent pas achevée avant la vingtième année environ.
Il est donc concevable que la surface de l'appareil
génital intact, mais immature, des jeunes femmes soit un
obstacle moins efficace au passage du VIH que l'appareil
génital des femmes plus âgées. Chez les femmes
ménopausées, la muqueuse s'amincit, et il est donc
possible que la paroi de l'appareil génital, même si
elle est intacte, soit une barrière moins efficace.
La production de mucus
chez les jeunes femmes est-elle moins abondante que chez
les femmes plus âgées ?
Le mucus dans l'appareil
génital féminin remplit quatre fonctions. Il constitue
un obstacle physique, séparant le sperme et d'autres
matières des parois vaginale et cervicale. Il s'agit
d'un lubrifiant qui protège la surface du vagin contre
l'abrasion lors du rapport. Il a pour effet de nettoyer
le col de l'utérus et le vagin de la même façon que le
mucus nettoie les voies respiratoires, en enlevant les
matières étrangères. Le mucus a aussi une fonction
immunitaire22, car il contient des cellules appartenant
à un système immunitaire distinct dont la fonction est
d'activer la réaction immunitaire des cellules des
parois vaginale et cervicale.
Si la production de mucus
chez les jeunes femmes ainsi que chez les femmes
ménopausées est moins abondante que chez les femmes
plus âgées non ménopausées, ces fonctions de
protection seront exercées moins efficacement.
L'obstacle à la pénétration virale sera moindre. La
résistance à l'irritation et à la lésion des
membranes génitales sera moindre, ce qui facilitera la
pénétration du virus23.
Il est établi que les
fluctuations hormonales du cycle menstruel influent sur
la production de sécrétions vaginales et cervicales24. La sécrétion est la plus
abondante au milieu du cycle menstruel et elle est
peut-être donc inadéquate à d'autres phases de ce
cycle chez les jeunes femmes dont la sécrétion de mucus
n'est pas pleinement développée. Cela peut être vrai
aussi des jeunes femmes dont le cycle menstruel est
irrégulier.
L'ectopie cervicale
chez les jeunes femmes sexuellement actives les rend-elle
plus vulnérables à l'infection par le VIH ?
Le col de l'utérus
serait, croit-on, le lieu le plus probable de l'infection
par le VIH chez les femmes25. Toute érosion ou lésion
cervicale accroît la probabilité de pénétration du
virus. Une corrélation entre l'infection par le VIH et
l'incidence de l'ectopie cervicale a été relatée20, 26, mais les relations causales
doivent être élucidées26. En particulier, il faut d'urgence
déterminer si la présence de l'ectopie cervicale
dispose les femmes à l'infection par le VIH. Il existe
déjà d'innombrables preuves que,
disproportionnellement, les jeunes femmes sexuellement
actives contractent le virus du papillome humain et le
virus de l'herpes simplex, et que l'infection du col de
l'utérus par le papillome est une cause majeure de
modifications cellulaires susceptibles d'entraîner une
ectopie cervicale et le cancer du col. De plus, on sait
au moins depuis 1950 que l'incidence du cancer du
col de l'utérus est plus élevée chez les jeunes femmes
qui ont commencé leur activité sexuelle ou ont été
mariées avant l'âge de 17 ans27.
Les changements
hormonaux et physiologiques qui marquent la ménopause
accroissent-ils la vulnérabilité des femmes plus
âgées à l'infection ?
Il ressort de certaines
études de cas que l'efficacité de la transmission chez
les femmes ménopausées est plus grande que chez les
femmes non ménopausées28. Cependant, on manque encore de
données épidémiologiques car la population féminine
habituellement testée (travailleuses sexuelles et femmes
enceintes) ne les incluent pas. On peut cependant
supposer que les femmes ménopausées infectées meurent
sans que la maladie ait été diagnostiquée ou traitée.
La biologie de l'appareil
génital féminin est encore mal comprise.
Paradoxalement, on en sait davantage sur la protection
accrue contre l'infection par le VIH qu'offrent les
mucosités génitales intactes chez les singes29. L'analyse qui précède,
cependant, montre combien il est urgent de se mobiliser
à l'échelon international pour trouver des réponses à
ces questions.
Facteurs situationnels
L'influence sur la
vulnérabilité à l'infection de ces différences
d'origine biologique est peut-être amplifiée par les
circonstances et les situations dans lesquelles les
jeunes femmes ont des rapports sexuels.
Des rapports sexuels
fréquents ou hâtifs, et des rapports non consensuels
risquent d'inhiber la production de mucus et la
relaxation de la musculature vaginale, ces deux facteurs
accroissant la probabilité d'un trauma génital. Le
manque de contrôle sur les circonstances dans lesquelles
le rapport sexuel a lieu peut en accroître la fréquence
et abaisser l'âge où l'activité sexuelle commence.
L'absence d'accès à des soins de qualité acceptable
explique que des infections et des lésions ne soient pas
traitées. La malnutrition non seulement réduit la
production de mucus, mais ralentit aussi la cicatrisation
et déprime le système immunitaire30. Des normes culturelles peuvent
favoriser les grossesses précoces, dissuader d'utiliser
les préservatifs et faciliter les rapports avec des
hommes plus âgés qui ont un risque plus grand d'être
infectés.
Un cri dans le vide
Ces données montrent que
les jeunes filles et les jeunes femmes sont extrêmement
vulnérables à l'infection par le VIH. Des indices à
caractère ponctuel relatifs à une zone géographique
donnée montrent que la moitié de toutes les jeunes
femmes de 15 à 19 ans sont infectées. Dans
d'autres zones, cette proportion est d'un tiers ou d'un
quart.
Quand la douleur et la
colère de ces jeunes femmes nous inciteront-elles à
l'action? Il est à craindre, hélas, que cette situation
ne soit parallèle de celle qui fait que, dans le monde,
beaucoup de femmes perdent la vie pendant la grossesse et
l'accouchement. En Afrique, 1 femme sur 21 meurt des
suites d'une grossesse. En Asie, cette proportion est de
1 sur 54; en Amérique latine et dans les Caraïbes, de 1
sur 73. Les souffrances et la situation tragique de ces
femmes sont trop souvent ignorées, et leur mort,
pourtant évitable, ne laisse aucune trace31.
Une voix prophétique
Le nombre grandissant de
femmes qui sont infectées et qui meurent devrait
également être un signal d'alarme. Il faut bien prendre
conscience de ce que le monde perdrait avec la mort d'un
nombre aussi grand de femmes, jeunes ou plus âgées.
Nous vivons dans un monde
où les deux sexes sont nettement divisés, et où
l'impact de la mort des femmes diffère de celui de la
mort des hommes. Dans presque toutes les cultures, sinon
dans toutes, les filles ne reçoivent pas la même
éducation que les garçons et les femmes et les hommes
sont traités de façon différente. De ce fait, les
femmes apportent dans la vie quotidienne des qualités
qui diffèrent de celles des hommes. Elles tendent à
être les gardiennes de la compassion plutôt que de
l'ambition, de l'intimité plutôt que du contrôle, de
la guérison plutôt que de la blessure, de la proximité
plutôt que de la conquête, de la pitié plutôt que du
jugement. Elles rendent possible la ronde de la danse qui
remplacera l'échelle.
Les femmes créent des
vies nouvelles, prennent soin de la vie quotidienne,
gardent et transmettent les normes collectives, les
valeurs sociales. Pourtant, dans certaines régions du
monde, ce sont un tiers, voire la moitié ou même plus,
de toutes les femmes qui sont infectées. Comment
pourra-t-on supporter une pareille perte?
La soupe au chou, écrit
Hélène Cixous, ne nous réchauffe que passagèrement.
Pour vivre, il faut la présence des femmes qui font
attention à la vie33. Pourtant, même la soupe est
habituellement préparée par les femmes. Il ne s'agit
pas seulement d'apaiser la faim, de donner un foyer, de
résoudre les conflits, d'élever les enfants, de
cultiver les champs. Les femmes apportent à la vie
beaucoup plus.
Un plan d'action
Devant cette tragédie, il
est indispensable de réagir et, dans l'immédiat, il y a
deux éléments essentiels. D'abord, il faut rompre le
silence qui entoure l'infection de ces jeunes femmes, à
tous les niveaux : individuel, familial, collectif,
national et international. Deuxièmement, il faut
s'engager dans de nouvelles recherches. Les hypothèses
établies sur la nature de l'épidémie, sur les
priorités de la recherche et sur les rapports entre les
deux sexes doivent être laissées de côté, et les
orientations de la recherche doivent être repensées.
Pour cela, il faut que les personnes qui définissent
cette orientation changent. Les travaux d'une pertinence
et d'une importance critiques de Nancy Alexander25, Bruce Forrest22, Elizabeth Duncan23, Zena Stein34 et d'autres encore doivent être
reconnus, appréciés et appliqués.
Ces deux éléments sont
des conditions nécessaires mais non suffisantes d'une
stratégie efficace de protection des jeunes filles et
des jeunes femmes contre l'infection à l'occasion
d'activités sexuelles ou d'un comportement procréateur.
Pour être efficace, toute stratégie devra tenir compte
de tous les facteurs qui contribuent directement à leur
vulnérabilité à l'infection. Elle devra aussi
s'attaquer, à court terme chaque fois que possible mais
assurément à plus long terme, aux facteurs contributifs
indirects35. L'action à entreprendre comprendra donc
de nombreux éléments. Nous n'en recensons ici que
quelques-uns afin de stimuler la réflexion et le
débat.
L'action dans l'immédiat
pas plus que l'action à plus long terme ne seront
efficaces en l'absence d'une volonté politique et d'un
vrai désir de changement. Les hommes politiques, les
dirigeants communautaires et les parents doivent avoir le
courage de parler pour sauver des vies de femmes, pour
préserver la continuité de la vie.
Rompre le silence
Le silence qui pèse sur
la contamination des jeunes femmes doit être rompu. Les
jeunes filles et les jeunes femmes doivent pouvoir
s'exprimer, cesser de se sentir réduites au silence ou
à l'impuissance devant ce qui leur arrive. D'autres,
également, doivent prendre la parole.
Il est d'une importance
critique que les parents, les collectivités et les
nations comprennent bien que, faute de s'attaquer
d'urgence à ce problème, non seulement de nombreuses
jeunes femmes seront perdues, mais également leurs
enfants et les enfants de leurs enfants. Des tribus, des
communautés tout entières cesseront d'exister et, avec
elles, leurs ancêtres. La grossesse, l'enfantement,
l'éducation et la continuité de la vie seront
compromis.
Si en revanche le silence
est rompu et si les jeunes femmes infectées commencent
à s'exprimer, à raconter leur histoire, il faut qu'il
existe déjà les moyens d'empêcher que leurs soeurs
plus jeunes ne soient elles aussi infectées. Sinon, le
simple fait de rompre le silence ne fera qu'ajouter
l'angoisse des filles plus jeunes qui sauront désormais
qu'elles risquent, avec une quasi-certitude d'être
infectées, à l'anxiété des jeunes femmes déjà
infectées. Les jeunes filles se sentiront privées de
tout moyen d'éviter le destin de leurs mères et de
leurs soeurs aînées.
Le traumatisme
psychologique d'une telle situation dépasse pratiquement
l'entendement. Si nous ne parvenons pas à mettre en
place un plan d'action efficace, rapide, la lucidité et
l'analyse qui amènent à exiger que le silence soit
rompu seront une malédiction.
Modifier la liste des
recherches à entreprendre
La simple éventualité
d'une base physiologique de la vulnérabilité à
l'infection des jeunes femmes devrait inciter à
entreprendre, d'urgence, sur ce sujet un important effort
de recherche. Pour mettre en oeuvre une protection, il
faut répondre aux questions soulevées ici au sujet de
l'appareil génital féminin et sur divers autres sujets.
Un appui doit être donné
à tous ceux qui entreprennent des recherches pertinentes
sur l'appareil génital féminin, comme sur l'appareil
génital masculin et leurs conclusions doivent être
largement et rapidement diffusées. Il faudrait
s'attacher à mettre en rapport ceux qui sont en mesure
d'observer la réalité et ceux qui entreprennent de
telles recherches et analyses, avec des responsables du
financement de la recherche, de façon que l'on repense
les priorités de la recherche biologique et qu'on trouve
sans retard des ressources financières. Les médecins,
les infirmières, les travailleurs sociaux qui observent
et comprennent la relation qui existe entre l'état de
l'appareil génital des jeunes femmes et leur vie
quotidienne sont, dans le choix des recherches à
entreprendre, des partenaires essentiels.
Créer des sanctuaires
Il faut trouver les moyens
de retarder le début de l'activité sexuelle chez les
jeunes femmes, de retarder l'âge de la première
grossesse, de façon à les mettre mieux à même de
maîtriser leur situation quand elles commencent à avoir
une activité sexuelle.
Pour cela, il faudrait
créer des lieux où les jeunes filles pourraient être
et se sentir à l'abri de la menace de l'infection par le
VIH, lieux où elles pourraient passer plus de temps
avant le moment où elles vont avoir des rapports sexuels
et procréer, et dans lesquels elles pourront parler
entre elles de leurs difficultés et des moyens de
réussir à faire face à la situation et de survivre.
Il faut également trouver
ou créer des refuges dans lesquels une interaction
sociale et émotionnelle entre filles et garçons, entre
jeunes femmes et jeunes hommes pourra avoir lieu, et dans
lesquels ils pourront discuter librement, à l'abri des
pressions exercées par leurs pairs, sans avoir à tenir
compte de normes culturelles imposées, d'archétypes
sexuels qui ne font qu'accroître leur vulnérabilité à
l'infection.
La famille, par
excellence, devrait être un tel sanctuaire. Les jeunes
filles ne devraient pas être déjà contaminées au
moment où elles quittent leur famille et devraient
pouvoir y revenir si elles craignent d'être infectées.
Le silence qui pèse sur l'inceste doit être rompu, en
particulier par les mères et par tous ceux qui
s'occupent des familles, leur rendent des services. Le
coût direct de l'inceste est plus élevé que jamais. La
connivence qui existe dans les familles, par cupidité ou
acceptation passive, à l'égard de coutumes et de
pratiques qui mettent en péril la vie des jeunes filles
doit cesser. Pas plus que les jeunes hommes, les jeunes
femmes ne doivent être contraintes de se marier et
d'avoir des enfants très tôt. Le paiement d'une dot ou
la patrilocalité ne doivent pas empêcher la jeune femme
de rentrer dans sa famille si elle craint l'infection. La
famille à elle seule ne peut modifier les normes, les
valeurs et les pratiques culturelles36. Pour que la famille devienne un
tel sanctuaire, il faut donc qu'un changement culturel
ait lieu simultanément, et celui-ci devra être animé
par les agents sociaux dont la mission est de préserver
ou d'appliquer les normes culturelles, par les
personnalités locales influentes, les vieilles femmes,
les anciens, mais aussi par tous ceux qui, actuellement,
exigent un tel changement culturel, les jeunes hommes et
femmes et leurs parents.
L'école devrait aussi
être un tel refuge contre l'infection. Pourtant, elle
est au contraire le cadre d'activités sexuelles non
consensuelles et le lieu de nombreuses contaminations par
le VIH. Le viol, diverses formes d'abus et de coercition
sexuels exercés par le personnel masculin et par les
élèves, à quoi il faut ajouter des relations sexuelles
avec des hommes plus âgés en échange du paiement des
frais de scolarité, font qu'actuellement l'école est un
lieu dangereux et redoutable. Il faut que la
collectivité cesse de considérer cette situation comme
normale. L'octroi de bourses d'études dispenserait les
jeunes filles de demander à des hommes plus âgés de
financer leur scolarité. Appliquées par les
collectivités locales, des sanctions seraient de nature
à modifier les formes solidement implantées
d'exploitation sexuelle des jeunes filles par les
enseignants ou par les garçons. De telles sanctions
commencent d'ailleurs à être prises dans certaines
régions gravement touchées par l'épidémie, les
collectivités locales s'efforçant de préserver de
l'infection quelques-unes au moins de leurs jeunes
filles.
Des organisations et des
clubs de jeunes femmes créent des refuges où les jeunes
filles peuvent passer quelque temps à l'abri de
l'infection. C'est un moyen de rompre l'isolement dans
lequel se trouvent certaines femmes et qui peut aider à
créer des réseaux d'entraide où les jeunes femmes
peuvent recevoir des conseils, être aidées à modifier
leur comportement et à susciter ainsi le changement dans
leur collectivité.
Des associations
travaillant avec des enfants des rues au Brésil ont
ouvert des refuges où les filles peuvent échapper aux
pressions de la rue et retrouver un sentiment de
sécurité et de maîtrise de leur propre vie. L'une de
ces maisons est la "Casa de Passagen" (Maison
de transit), un centre d'accueil situé à Recife, au
Brésil37.
Ces groupes et ces
associations peuvent également offrir un refuge, où des
jeunes filles et des jeunes femmes infectées peuvent
s'entraider, se renseigner mutuellement sur les soins et
le traitement, discuter ensemble des problèmes qui les
préoccupent tels que la révélation de leur état, la
sexualité, la discrimination, la grossesse et l'avenir
de leurs enfants.
Il est d'importance
critique que les organisations religieuses créent
également des sanctuaires de cette nature pour les
femmes comme pour les hommes, séparés ou mixtes. Leur
autorité morale pèserait de cette façon en faveur de
la reconnaissance de l'importance et de la valeur des
jeunes femmes et aiderait les familles et les
collectivités à trouver en elles le courage de changer
de comportement et d'organiser elles-mêmes de tels
refuges.
De tels sanctuaires sont
d'une importance critique pour les jeunes filles, de
façon qu'elles atteignent la maturité physique et la
maturité émotionnelle et sociale nécessaires à
l'exercice d'un plus grand contrôle sur leur propre vie
et sur les situations dans lesquelles elles ont des
relations sexuelles.
Sanctions
L'urgence de la situation
pourrait bien rendre nécessaire le recours à des
sanctions. Dans ce sens, la loi peut être utilisée
comme agent de changement social. Par exemple,
l'introduction et l'application de lois en Afrique
australe exigeant que les hommes contribuent
financièrement à l'entretien de tous les enfants dont
ils sont le père, dans le cadre du mariage ou en dehors,
ont entraîné une baisse notable de leur nombre.
Les lois réprimant le
viol et l'inceste et les dispositions du droit de la
famille relatives à l'âge du mariage et du divorce ont
été appliquées avec moins de succès quand il n'y a
pas eu simultanément une évolution des valeurs sociales
et culturelles. Les collectivités doivent donc accepter
ces lois, décider de veiller à leur application et
faire pression sur leurs membres pour qu'ils changent de
comportement.
En Ouganda, des
changements récents des attitudes officielles et
collectives entraînés par l'épidémie ont amené
devant des tribunaux militaires des soldats accusés de
viol, ont suscité l'organisation de services d'aide
juridique en faveur des femmes victimes d'abus sexuels,
et ont amené les médias à rendre compte plus largement
des abus sexuels perpétrés dans les écoles, certains
instituteurs étant même licenciés pour comportement
sexuel inacceptable38.
Sécurité
Dans le monde entier, pour
les femmes, une grande question l'emporte sur toutes les
autres, celle de la sécurité, c'est-à-dire le fait
d'être à l'abri de la violence sous toutes ses formes,
physique, sexuelle, verbale, psychologique ou autre. Les
données dont on dispose sur l'ampleur de la violence
perpétrée contre les femmes sont accablantes39, mais elles sont relativement peu
connues ou admises.
Les mauvais traitements
infligés pendant leur enfance ou leur adolescence aux
jeunes femmes entraînent plus tard un déficit
d'amour-propre, une faible aptitude à s'affirmer et
accroissent la probabilité d'abus ultérieurs commis par
d'autres personnes, tous ces facteurs, on l'a démontré,
accroissant le risque d'infection par le VIH. Chez les
hommes, les mauvais traitements subis pendant l'enfance
entraînent également un déficit d'amour-propre et une
probabilité accrue qu'ils infligeront eux-mêmes des
mauvais traitements à d'autres personnes39.
Des initiatives prises
pour remédier à cette crise de la condition féminine
existent dans 35 pays en développement au moins40. Elles dépendent toutes, pour
leur financement, d'une aide extérieure. Il est donc
essentiel de soutenir et d'élargir les actions
entreprises pour atténuer la violence dont les femmes
sont victimes et pour leur offrir des refuges. Cela
pourrait être un rôle important des organismes d'aide
extérieure.
Restructuration de la
relation entre les sexes
La possibilité pour les
jeunes femmes de se protéger contre l'infection est
directement liée au rapport de force qui existe entre
hommes et femmes et en particulier à l'identité
sexuelle des hommes. Le sexe social (le genre) d'une
personne est bien formé par la famille, mais il est
construit par la société36. Changer les types courants de
comportement masculin accepté et du comportement
féminin attendu suppose que la communauté s'organise
pour une action collective.
Chaque famille et chaque
société doit réfléchir à la valeur qu'elle attache
à ses filles. Plus la femme est valorisée, mieux elle
sera nourrie et élevée, plus large sera l'accès qui
lui est donné aux soins et à l'éducation, plus elle
pourra acquérir les compétences qui la rendront
économiquement autonome et plus ses droits seront
honorés, en particulier s'agissant de la terre et des
biens, acquis par héritage notamment.
Cette valorisation des
femmes leur permettra d'attacher du prix à leur propre
corps, de veiller au bon état de leur appareil génital
et de faire en sorte que les infections ou lésions
soient diagnostiquées et traitées, elle permettra aussi
de modifier les coutumes telles que l'infibulation qui
accroissent le risque d'infection pour la femme, et de
réduire au minimum les risques d'accident mortel ou
d'incapacité permanente liés à la grossesse et à
l'accouchement32.
Les familles doivent
également réfléchir à la valeur qu'elles attachent
aux garçons et aux hommes, pour la modifier
éventuellement, de façon que les hommes s'exposent
moins et exposent moins les autres aux risques
d'infection. Ce ne sont pas seulement les jeunes filles
et les femmes, mais également les garçons et les hommes
qui doivent être les gardiens de la compassion, du
respect de l'autre, de la volonté d'apaisement, de la
sympathie et de la pitié.
Le cercle de la danse
Pour que les jeunes femmes
restent à l'abri de l'infection, hommes et femmes, leur
collectivité et leur pays doivent le vouloir vraiment et
agir d'urgence dans ce sens. C'est alors seulement que
l'espoir renaîtra. Il faut modifier les priorités de la
recherche biologique et il faut approfondir ce que l'on
sait de tous les facteurs qui contribuent à la
vulnérabilité des jeunes femmes à l'infection par le
VIH. Des plans d'action doivent être dressés à
l'échelon local et national. Le mieux serait de mettre
en oeuvre des processus de consultation qui réunissent
tous ceux que concernent les changements nécessaires.
Ces processus doivent être tels que les hommes puissent
y participer, que les femmes qui font connaître leur
opinion et leur analyse soient écoutées, et que l'on
réfléchisse aux facteurs externes, au climat
socio-économique et politique qui créent les conditions
d'une vulnérabilité accrue à l'infection, des femmes
comme des hommes. Ces processus se déroulent déjà
spontanément41 ou sont mis en mouvement par des personnes
inquiètes de la situation, comme c'est le cas du Réseau
de soutien aux femmes et de lutte contre le SIDA au
Zimbabwe. Ils sont d'une importance critique pour la
survie des jeunes femmes. L'action qui sera ainsi
entreprise justifiera un regain d'espoir.
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