Programme VIH et développement

Eclairage No. 11

Rôle de la loi dans les politiques en matière de VIH et de sida
 par Julie Hamblin

Table des matieres

Introduction
Le rôle prohibitif de la loi
Le rôle protecteur de la loi
Le rôle d'intervention de la loi
Conclusions
Notes de bas du page
References
Remerciments
Note biographique

Introduction

Les droits et obligations légaux dans le cadre de l'épidémie de sida et l'importance d'une démarche légale appropriée ont fait couler beaucoup d'encre. Les réponses de politique générale étant souvent déterminées par le débat rabâché et fréquemment mal conçu opposant la santé publique aux droits de l'individu, la délimitation des droits et obligations légaux constitue un élément indispensable du débat de politique générale. De surcroît, les atteintes graves, injustifiées et persistantes aux libertés civiles de personnes porteuses du VIH ont établi que la loi avait incontestablement un rôle central à jouer dans les politiques en matière de VIH et de sida.

Toutefois, la définition précise de ce rôle n'a pas toujours reçu la même attention. Nous n'ignorons pas que la réponse de la loi au VIH et au sida est importante, mais quelle devrait être effectivement cette réponse légale? Une législation, axée spécifiquement sur le VIH et sida ou non, peut-elle être utile aux stratégies de soins et de traitement des personnes porteuses du VIH et contribuer à réduire la propagation du VIH? Depuis 10 ans que dure l'épidémie, quelle expérience a-t-on acquise dans la recherche de recours légaux en cas de discrimination liée au VIH et au sida? Les sanctions légales contribuent-elles jamais à introduire les changements nécessaires si l'on veut répondre efficacement et de manière adéquate au VIH et au sida?

Toutes ces questions reposent sur un thème central qui fait l'objet du présent article. Ce thème tient à la nécessité de définir et d'établir une distinction entre les différents niveaux auxquels la loi peut produire ses effets et qui sont envisagés avec toutes leurs différences subtiles dans le contexte des politiques en matière de VIH et de sida. A une extrémité nous trouvons le rôle de la loi qui suit un modèle essentiellement prohibitif, selon lequel certaines formes de conduite sont interdites et exposent à des sanctions pénales. La complexité des dimensions sociales et éthiques du VIH et du sida a cependant fait apparaître la nécessité d'approches plus novatrices de ce que peut être l'apport de la loi aux politiques relatives au VIH et au sida. Pour ce faire, il faut examiner non seulement la fonction prohibitive de la loi mais aussi la manière dont la loi peut être utilisée - ou, dans certains cas, ne pas être utilisée - de manière constructive afin de favoriser et de consolider les objectifs des stratégies concernant le VIH et le sida. 

A ce stade de l'épidémie, une expérience de 10 ans des diverses réponses de la loi au VIH et au sida donnant de quoi réfléchir, il serait utile d'analyser les divers modèles d'incorporation de la loi aux politiques concernant le VIH et le sida. Trois principaux modèles seront analysés ici. Le premier est le modèle classique prohibitif qui pénalise certaines formes de conduite. Le deuxième modèle est axé sur la fonction protectrice de la loi et la nécessité de sauvegarder les droits et intérêts de groupes particuliers de personnes, notamment ceux qui sont infectés par le VIH ou risquent de l'être. A ce jour, ces deux modèles ont été largement utilisés dans le cadre des politiques en matière de VIH et de sida. Cependant, le troisième modèle a été étudié moins en détail. Ce modèle s'attache à appliquer activement la loi à la promotion des changements de valeurs et de modes d'interaction sociale qui conduisent à la vulnérabilité à l'infection par le VIH. 

Il n'est pas toujours aisé d'établir une distinction nette entre ces trois différents modèles et une intervention légale particulière peut présenter des éléments de plus d'un modèle. Il n'en est pas moins important de bien comprendre les distinctions afin de définir clairement ce que l'on cherche à réaliser par telle ou telle intervention légale. La présente analyse peut guider le choix du recours à la force de la loi dans certains cas et dans d'autres, du non-recours à la loi dans l'intérêt de certains objectifs généraux. A ne pas reconnaître ces différents rôles, on risque de négliger tout le potentiel de la loi en faveur d'une politique concernant le VIH et le sida ou, pire, de voir la loi faire activement obstacle à une réponse appropriée au VIH et au sida.

Le rôle prohibitif de la loi

L'effet de la loi selon son mode prohibitif sur les politiques concernant le VIH et le sida est apparu tout au début de l'épidémie en raison de l'épidémiologie particulière de l'infection par le VIH dans les pays développés. Les deux groupes les plus touchés par le VIH en Occident - les homosexuels et les consommateurs de drogue par injection - étaient constitués par les personnes dont les activités sexuelles ou de consommation de drogue constituaient (et dans certains cas constituent toujours) un délit dans de nombreuses juridictions. A cause de l'existence de ces sanctions pénales, les préoccupations d'ordre légal ont été introduites d'emblée dans le débat de politique générale. Notre réaction aux activités par lesquelles des personnes risquaient d'être infectées par le VIH devait être formulée dans le contexte de l'interdiction de ces activités par la loi. 

On peut considérer que cette forme d'intervention de la loi dans les politiques en matière de VIH et de sida a plus souvent empêché que facilité une bonne application des politiques. Ce sont par exemple les lois qui ont imposé des sanctions pénales à la vente de préservatifs en Irlande [1] et qui ont amené des agents de programmes de distribution d'aiguilles à redouter des poursuites pour complicité d'activités illégales ou détention de certaines quantités de drogues illégales restant dans les aiguilles et seringues usagées [2]. A cause de ces lois, les personnes les plus exposées à l'infection par le VIH ont été amenées à éviter de se définir comme étant à risque, de peur d'encourir les rigueurs de la loi. En résumé, la loi a constitué un nouvel obstacle aux stratégies visant à réduire au minimum la propagation du VIH et à répondre aux besoins des personnes déjà infectées. 

De même, on peut considérer que l'application de lois prohibitives visant spécifiquement le VIH et le sida a eu des effets contraires au but recherché dans le contexte de stratégies plus larges touchant le VIH et le sida. On peut citer comme exemple de ce type de loi prohibitive les lois faisant obligation de signaler la séropositivité, les lois exigeant de soumettre certains groupes de population à des tests du VIH, tels que la population carcérale [3] et les immigrants [5], ainsi que les lois faisant obligation de révéler dans certains cas le statut sérologique d'une personne. Le caractère coercitif de ces lois, qui imposent souvent des sanctions pénales aux contrevenants, loin d'encourager l'adoption de conduites propres à réduire la propagation du VIH, peuvent entraver activement les efforts de prévention en suscitant l'hostilité des personnes à risque et en les décourageant de collaborer à l'application de mesures préventives. Pour les personnes qui travaillent dans le domaine du VIH et du sida, il s'agit là d'un débat bien connu, sur lequel je ne compte pas m'étendre ici. Aux fins de la présente analyse, ce qui compte, c'est que les législateurs soient sensibles non seulement aux effets directs, mais aussi aux effets indirects des sanctions légales. 

En conséquence, dans le cas des lois prohibitives et répressives, l'effet recherché d'une réponse appropriée au VIH et au sida sera le plus souvent l'absence plutôt que la présence d'une loi applicable. Cela n'est pas nécessairement aussi facile à réaliser qu'il y paraît. Ainsi par exemple, s'il existe des délits liés à certaines activités présentant un risque d'infection par le VIH, une politique de dépénalisation peut être politiquement difficile à faire admettre à cause d'une controverse dans l'opinion publique entourant l'homosexualité ou l'usage de drogues, qui peut être étrangère au VIH et au sida. Dans les cas où la loi est absente, une politique qui pour l'essentiel ne proposerait pas de réforme légale pourrait battre en brèche l'impératif politique selon lequel les dirigeants doivent absolument prendre publiquement des mesures rapides et radicales face à la menace du VIH. Il nous faut résister à la tentation du remède rapide en faveur d'une réponse moins tangible qui reconnaisse la complexité et les subtilités de l'introduction de changements dans les comportements. 

La dynamique particulière du sida et de l'infection par le VIH semble indiquer que les lois prohibitives constitueront rarement une réponse de politique générale appropriée si ces lois ne visent que la conduite des personnes porteuses du VIH ou des activités comportant des risques d'infection par le VIH. Sous cet angle, le rôle de la loi est négatif plutôt que positif, et les défis du VIH et du sida sont tels qu'une politique efficace exige davantage qu'une simple interdiction négative. De tous les modèles différents que la loi peut adopter, le modèle prohibitif est celui qui se prête le moins à une application novatrice à la formulation de politiques.

Le rôle protecteur de la loi 

Un deuxième modèle de rôle de la loi dans les politiques en matière de VIH et de sida est axé sur la manière dont la loi peut protéger des individus ou des classes d'individus, contre des événements nuisibles et non souhaitables. Ce modèle a occupé une place prépondérante dans le contexte de la réponse de la loi au VIH et au sida à cause de la généralisation de la discrimination contre les personnes porteuses du VIH [7-9] et du fait de la prise de conscience, tant au niveau national qu'au niveau international, de l'interaction entre le sida et les droits de la personne humaine [10 et 11]. C'est pourquoi, afin que la loi étaye de manière pragmatique et efficace les politiques en matière de VIH et de sida, on a proposé l'adoption d'instruments juridiques tels que des textes de loi concernant la protection des droits de la personne humaine et la lutte contre la discrimination et concrétisant le rôle protecteur de la loi. 

Des lois protégeant les droits et intérêts individuels ne peuvent être efficaces que si elles comportent un élément d'interdiction imposant certaines sanctions en cas de non-respect, sans toutefois être véritablement de nature prohibitive. A titre d'exemple, la législation sur l'égalité des chances peut interdire aux employeurs, logeurs et autres de se comporter de certaines manières assimilées à de la discrimination illégale, mais la philosophie à la base de cette législation doit consister à mettre les individus à l'abri de la discrimination. Cette législation vise alors un objectif positif plutôt que négatif : il s'agit davantage de susciter le respect des individus et de promouvoir les droits de la personne humaine plutôt que d'imposer simplement un interdit sur par exemple, les activités homosexuelles. Certes, la distinction concerne plus le centre d'intérêt que le degré, mais il n'en existe pas moins un changement d'ordre conceptuel important : on passe du rôle de la loi considérée comme imposant des interdictions légales à la loi considérée comme un mécanisme de promotion et de protection des droits individuels.

La réponse légale au VIH et au sida a fait appel à de nombreux égards au rôle protecteur de la loi, mais deux fonctions protectrices ont dominé : la protection contre la discrimination et la protection de l'anonymat des personnes porteuses du VIH ou soupçonnées de l'être. S'agissant de la protection contre la discrimination, les instruments de défense des droits de la personne humaine ont été invoqués dans l'intérêt des personnes porteuses du VIH et, dans certaines juridictions, de nouveaux textes renforçant la protection des droits de la personne humaine dans ce contexte ont été adoptés [12 et 13]. Des juges ont été appelés à déterminer s'il était possible ou nécessaire de donner à une législation préexistante concernant les droits de la personne humaine une interprétation assez large pour l'étendre aux nouvelles situations créées par une discrimination liée au VIH et au sida [3]. On a envisagé d'invoquer les conventions et déclarations internationales relatives aux droits de la personne humaine inscrites dans le droit international pour renforcer la protection des droits de la personne humaine dans les cadres juridiques nationaux [14].

En ce qui concerne la protection de l'anonymat, la loi a été invoquée de manière très différente. Elle a par exemple été utilisée pour faire respecter des obligations de confidentialité de données relatives à la situation concernant le VIH obtenues par un hôpital [15], pour constituer un recours en diffamation dans un cas de menace de divulgation de la situation en matière de VIH [16] et, dans certains cas, pour justifier la non-divulgation de l'identité d'un donneur de sang porteur du VIH. Dans certains cas où la protection prévue pour assurer l'anonymat était jugée insuffisante, une législation a été adoptée pour renforcer les garanties de confidentialité [19].

Il ne faudrait pas déduire de ces exemples que la loi s'est nécessairement révélée exemplaire dans ce contexte, car nombreux sont ceux qui pourraient faire valoir que la loi a été très loin d'assurer la protection requise des intérêts des personnes porteuses du VIH. De surcroît, une protection légale théorique peut ne pas se concrétiser par une protection légale dans la pratique si la procédure juridique est trop lourde, trop longue ou trop coûteuse pour permettre aux personnes porteuses du VIH d'exercer leurs droits légaux. Les recours applicables en cas de discrimination injustifiée ou d'atteinte à la confidentialité doivent aussi être perçus comme ne portant que sur les symptômes du problème et non sur sa cause, qui tient aux préjugés de la collectivité et à l'indifférence aux droits et besoins des personnes porteuses du VIH. Cependant, même si l'on tient compte de ces limites, les exemples décrits plus haut n'en démontrent pas moins dans quelle mesure le modèle de la loi en tant qu'instrument de protection a été incorporé à la réponse au VIH et au sida.

Il convient d'admettre qu'aussi bien le modèle prohibitif que le modèle protecteur de l'intervention légale suppose des jugements de valeur fondamentaux et, fréquemment, des conflits de valeurs quant à ce qui doit être protégé et ce qui doit être interdit. De ce fait, chaque modèle opère à deux niveaux, d'abord en définissant des droits et obligations légaux précis, ensuite en créant ou en reflétant certaines valeurs et en en rejetant d'autres. Ces jugements de valeur qui sont inhérents à la loi peuvent influencer et façonner d'autres réponses de politique générale.

Cette distinction entre rôle prohibitif et rôle protecteur de la loi est importante car elle aide à déterminer si une intervention légale active constitue une réponse de politique générale appropriée. Si les lois prohibitives et coercitives peuvent avoir des effets inverses du but recherché, si elles découragent la participation volontaire des personnes à risque à l'application de mesures propres à réduire la transmission du virus, des lois protectrices peuvent contribuer à rallier les mêmes personnes à des stratégies de prévention auxquelles elles seraient disposées à coopérer. Ainsi, bien que la dépénalisation ou l'absence de lois puisse correspondre à ce que l'on recherche dans le contexte du modèle légal prohibitif, c'est peut-être une intervention légale décisive et vigoureuse qu'il faut dans le cadre de mesures de protection des droits des personnes porteuses du VIH. C'est donc en définissant le but premier recherché par une intervention légale donnée que l'on pourra avoir une idée précise de l'effet qu'elle devrait avoir sur des stratégies plus larges en matière de VIH et de sida.

Le rôle d'intervention de la loi

Le troisième modèle d'intervention légale est le plus controversé et c'est celui dont on peut dire que son application pose le plus de problèmes. Alors que les modèles prohibitifs et protecteurs de l'intervention de la loi sont axés sur la conduite des individus ou sur l'adaptation des droits et obligations entre individus, le troisième modèle envisage une réponse de la loi au VIH et au sida qui aura une portée beaucoup plus étendue. Selon ce modèle, la loi pourrait jouer un rôle véritablement actif, non seulement en assurant la médiation des droits et obligations entre individus, mais aussi en cherchant à modifier les valeurs et orientations sous-jacentes des interactions sociales qui suscitent la vulnérabilité à la menace d'infection par le VIH.

Pour saisir le rôle que peut jouer la loi dans ce contexte, il faut saisir les caractéristiques socio-économiques que l'infection par le VIH commence à présenter au cours des années 90. En avril 1991, selon les estimations de l'Organisation mondiale de la santé, le total des personnes infectées par le VIH dans le monde était de l'ordre de 8 à 10 millions [20]. Sur ce total, plus de 7 millions d'infections se seraient produites dans les pays en développement de l'Afrique subsaharienne, des Caraïbes et de l'Asie du Sud et du Sud-Est [20]. A mesure que se dégagent les caractéristiques par race et par sexe de la démographie de l'infection par le VIH, il apparaît, a-t-on dit, que la maladie touche de plus en plus les femmes pauvres de couleur [21]. Aux Etats-Unis, par exemple, les nouveaux cas d'infection par le VIH touchent les Noirs et les Latino-américains de façon disproportionnée, alors que dans certaines régions d'Afrique subsaharienne, on estime que l'incidence est près de trois fois supérieure parmi les femmes que parmi les hommes [22].

Ces caractéristiques donnent à penser que l'un des facteurs de risque d'infection par le VIH les plus importants au cours des années 90 tient non pas aux activités sexuelles ou à l'usage de la drogue en tant que tel mais plutôt à la dépendance socio-économique. L'infection par le VIH pouvant être évitée, ceux qui ont accès à l'information et aux mesures préventives adéquates et qui ont les moyens d'appliquer ces mesures pourront se protéger contre l'infection. C'est pourquoi, à ce stade de l'épidémie, les personnes qui restent les plus exposées sont celles à qui les moyens de se protéger contre les risques du VIH sont refusés à cause de leur manque de ressources économiques ou de leur impuissance à maîtriser les conditions dans lesquelles ont lieu leurs relations sexuelles. Ce peut être le cas, par exemple, d'une personne dont l'activité sexuelle est déterminée par des nécessités d'ordre économique; cela peut être dû au fait que des moyens préventifs tels que les préservatifs ne sont pas accessibles à un prix abordable, ou que des soins de santé médiocres (en particulier, pour ce qui est des maladies sexuellement transmissibles) augmentent le risque d'infection. Pour les femmes, cela peut tenir à ce que leurs relations sexuelles avec les hommes sont déterminées par des valeurs culturelles sur lesquelles elles n'ont aucune prise et qui sont souvent aggravées par leur dépendance économique [22] ou l'absence de mesures de prévention contre le VIH, telles que les virocides, dont les femmes ont le contrôle exclusif [23].

Au cours des années 90, les politiques en matière de VIH et de sida auront à surmonter la tâche redoutable de prendre en compte la nécessité de s'attaquer non seulement à ce qu'on pourrait appeler les problèmes spécifiques de VIH et de sida, tels que les programmes d'éducation en la matière et la recherche de nouvelles méthodes de protection contre la transmission du VIH, mais aussi les facteurs sociaux et économiques sous-jacents qui mettent les individus dans l'impossibilité de se protéger contre l'infection par le VIH. Située dans ce contexte, la tâche est énorme et va beaucoup plus loin que ce qui est communément considéré comme la portée des politiques en matière de VIH et de sida. Néanmoins, les efforts tendant à s'attaquer aux facteurs de risques socio-économiques d'infection par le VIH constituent un élément critique de toute stratégie prétendant réduire efficacement la propagation du VIH dans les années à venir.

 Il s'agit d'opérer des changements profonds dépassant manifestement la loi et le système juridique. Mais la loi peut-elle servir d'instrument propre à susciter ou à consolider ces changements? Pour paraphraser une métaphore juridique bien connue (non dénuée toutefois de certaines connotations) on pourrait dire dans ce contexte qu'il est possible d'utiliser la loi comme une épée plutôt que comme un simple bouclier.

Gardons-nous de prétendre que la loi pourra contribuer de manière spectaculaire à introduire des changements sociaux et économiques. De même, il ne faudrait pas non plus sous-estimer le rôle que peut jouer la loi en venant compléter et renforcer d'autres moyens d'intervention à ce sujet, étant donné que des interventions d'ordre juridique peuvent viser certains des facteurs socio-économiques qui rendent certains groupes d'individus vulnérables à l'infection par le VIH. Ainsi par exemple, il existe dans de nombreux pays en développement des régimes juridiques qui maintiennent la dépendance économique de la femme par des législations régissant la propriété des terres et les biens conjugaux qui refusent à la femme la propriété en toute indépendance de biens ou encore par des lois qui refusent à la femme l'accès à certaines formes d'emplois rémunérés [25]. Une réforme juridique en la matière pourrait avoir un effet immédiat sur la structure du soutien économique dans ces pays, ce qui pourrait ouvrir l'accès aux soins de santé et rendre les femmes moins tributaires des relations sexuelles en tant que source de revenus. De la même manière, on pourrait promulguer des lois exigeant un niveau minimum de participation et de représentation des groupes socialement défavorisés dans le processus d'établissement des politiques, qu'elles soient directement liées au VIH et au sida ou qu'elles concernent des questions plus générales, telles que l'aide économique et les soins de santé. Ces lois peuvent contribuer à améliorer l'information au sujet du VIH et, du simple fait de la participation, aider à corriger le déséquilibre social.

Si une réforme juridique peut être ainsi efficace, c'est essentiellement parce que toute forme de loi exprime de manière significative les valeurs sociales et culturelles et peut de ce fait servir à changer celles-ci. Lorsque les lois perpétuent certaines coutumes ou certains comportements donnant lieu à des risques de transmission du VIH, tels que les formes de mariage traditionnel dans certaines cultures [25], l'abolition desdites lois peut remettre en question les coutumes et valeurs qui les sous-tendent. L'interdiction active de certains modes de conduite considérés jusque-là comme acceptables mais créant un risque d'infection par le VIH peut aussi être un puissant facteur de changement. Il importe donc d'exploiter le symbolisme de la loi dans toutes ses manifestations - qu'elle soit prohibitive, protectrice, interventionniste ou autre - et de l'utiliser pour favoriser les changements nécessaires à l'élimination de la propagation du VIH, au lieu de les empêcher. 

Dans la quasi-totalité des initiatives de politique générale concernant le VIH et le sida, on peut envisager une intervention de la loi susceptible de compléter et de consolider l'objectif visé. Ces interventions exigeront une approche novatrice de la loi et il faudra reconnaître qu'elle peut jouer davantage qu'un rôle direct d'interdiction ou de protection. Il faudra aussi reconnaître toutes les incidences d'une intervention légale donnée sur les niveaux direct, indirect et symbolique. Pareille approche ouvre véritablement la voie à une utilisation positive et constructive de la loi dans la réponse au VIH et au sida.

Conclusions 

Les trois modèles d'intervention de la loi que nous avons décrits illustrent la diversité des rôles que peut jouer la loi dans la réponse au VIH et au sida. Potentiellement, chacun de ces modèles est approprié, mais il est important d'établir une distinction entre eux afin d'orienter correctement la politique. 

Les rôles prohibitif et protecteur de la loi ont déjà été largement utilisés dans les réponses légales au VIH et au sida. L'épidémie continuant de s'étendre à un rythme alarmant dans de nombreuses parties du monde, il importe toutefois que, dans les années 90, les politiques en matière de VIH et de sida recherchent des mesures nouvelles et originales pour relever les défis qui se posent. Nous devons tirer parti au maximum du potentiel de la loi pour favoriser et soutenir d'autres stratégies concernant le VIH et le sida et, au besoin, changer les traditions et les valeurs qui créent des risques d'infection par le VIH. C'est là le rôle le plus urgent et le plus critique que la loi doit jouer dans toute politique en matière de VIH et de sida au cours des années 90.


Notes de bas du page

1. Les dispositions faisant obligation de signaler les cas de SIDA et d'infection par le VIH sont désormais courantes dans de nombreuses juridictions; pour l'Australie, voir [2], les Etats-Unis, [3], et le Canada, [4].

2. C'est ce qui résulte le plus souvent d'une politique obligatoire de détection des contacts, comme celle qui est en vigueur dans l'Ontario (Canada) et qui, dans certains cas, exige des médecins qu'ils divulguent l'identité des patients infectés par le VIH aux services de santé publique afin de déterminer le contact. Ce programme est exécuté en vertu de la loi mentionnée au point [6], qui permet de divulguer l'identité des personnes infectées par le VIH lorsque cette divulgation est "aux fins de l'administration de la santé".

3. La question de savoir si des lois prohibitives peuvent avoir un rôle à jouer dans des cas exceptionnels n'est pas examinée en détail ici. On pourrait faire valoir, par exemple, que des sanctions pénales peuvent toujours être indiquées dans des cas de transmission délibérée ou volontaire du VIH. L'essentiel est cependant de savoir si le sens général de la réponse légale au VIH et au sida est essentiellement d'ordre prohibitif ou s'il est porteur d'un message différent.

4. Les cas sur lesquels il a été statué sont divisés sur la question de savoir si l'identité d'un donneur de sang porteur du VIH doit demeurer confidentielle. S'agissant de la position aux Etats-Unis, voir [3], [17] pour le Royaume-Uni et [18] pour l'Australie.

5. Nombre des idées présentées dans la présente section se sont dégagées de mes discussions et de ma collaboration avec Elizabeth Reid, conseillère pour les questions de VIH et de SIDA auprès du Programme des Nations Unies pour le développement, contribution dont je lui suis reconnaissante. Ces idées sont développées dans la référence [24].


REFERENCES

1. Anonyme : St Valentine's Revenge. Lancet 1991, 337:548.

2. Godwin J., Hamblin J., Patterson D. : Australian HIV/AIDS Legal Guide. Sydney : The Federation Press, 1991, p. 182.

3. Gostin LO. : The AIDS Litigation Project: a national review of court and human rights commission decisions. Part I. The social impact of AIDS. JAMA 1990, 263:1961-1970.

4. Hamblin J., Somerville MA. : Surveillance and reporting of HIV infection and AIDS in Canada: ethics and law. Univ. Toronto Law J. 1991, 41:224-246.

5. Ducket M., Orkin AJ. : AIDS-related migration and travel policies and restrictions: a global survey. AIDS 1989, 3 (Suppl. 1) : S231-S252.

6. Health Protection and Promotion Act 1983 (Ontario). S.O. 1983, c.10, s.38.

7. Tindall B., Tillett G. : HIV-related discrimination. AIDS 1990, 4 (Suppl. 1) : S251-S256.

8. Gostin LO. : The AIDS Litigation Project: a national review of court and human rights commission decisions. Part II. Discrimination. JAMA 1990, 263:2086-2093.

9. Somerville MA., Orkin AJ. : Human rights, discrimination and AIDS: concepts and issues. AIDS 1989, 3 (Suppl. 1) : S283-S287.

10. Organisation des Nations Unies - Centre pour les droits de l'homme : Report of an International Consultation on AIDS and Human Rights. New York : Nations Unies, 1991.

11. Assemblée mondiale de la santé : Resolution of the Avoidance of Discrimination in Relation to HIV-Infected People and the People with AIDS. Genève : Assemblée mondiale de la santé, mai 1988.

12. The Americans with Disabilities Act (1990) PL 101-336, 104 STAT 327 (1990).

13. Equal Opportunity Act (Victoria) 1984, s.4 (1).

14. Hodge D., Smith A., Patterson D. : HIV status, sexuality and discrimination in Australia: whose turn to (en)act? Natl AIDS Bull. 1990, 4:48-51.

15. X v Y & Ors [1988] 2 All ER 648 (Queen's Bench Division, UK).

16. X v Sattler and Western Broadcasting Services Pty Limited (unreported), Supreme Court of Western Australia, Mr Justice Kennedy, 31 mai 1989.

17. AB v Glasgow and West Scotland Blood Transfusion Service (unreported) cited in Centre of Medical Law and Ethics: Despatches 1990, 1 (1), at 5.

18. Australian Red Cross Society & Anor v 'BC' (By her Litigation Guardian) (unreported), Supreme Court of Victoria (Appeal Division), 7 mars 1991.

19. Public Health Act 1991 (New South Wales), s.17.

20. Organisation mondiale de la santé - Programme mondial de lutte contre le sida : Current and Future Dimensions of the HIV/AIDS Pandemic: A capsule Summary. Genève, OMS, avril 1991.

21. Carovano K. : More than mothers and whores: redefining the AIDS prevention needs for women. Int. J Health Serv. 1991, 21:131-142.

22. Organisation des Nations Unies - Division de la promotion de la femme : Interrelationships Between the Status of Women and HIV-Epidemic: a Review of Published Literature. Rapport préparé à l'intention de la Réunion du Groupe d'experts sur les femmes et le VIH, The Role of National Machinery for the Advancement of Women. Vienne, septembre 1990 [EGM/AIDS/1990/BP.2, 31 juillet 1990].

23. Stein Z.: HIV prevention: the need for methods women can use. Am J Public Health 1990, 460-462.

24. Hamblin J., Reid E.: Women, the HIV Epidemic and Human Rights: A Tragic Imperative. Prepared for the International Workshop on AIDS: A Question of Rights and Humanity. La Haye, mai 1991.

25. Longwe SH., Clarke R.: Proposed Methodology for Combatting Women's Subordination as a Means Towards Improved AIDS Prevention and Control. Rapport préparé à l'intention de la Réunion du Groupe d'experts sur les femmes et le VIH et The Role of National Machinery for the Advancement of Women. Vienne, septembre 1990 [EGM/AIDS/1990/W5.5, 24 septembre 1990].


Remerciments

Ce document fut préparé par Julie Hamblin et apparut à l'origine dans le supplement de la revue Current Science intitulé AIDS 1991. L'autorisation pour la publication a été donnée.


Note biographique

Julie Hamblin est associée avec Ebsworth et Ebsworth à Sydney (Australie), et se spécialise dans les aspects juridiques et éthiques de la politique de santé. Elle se consacre depuis de nombreuses années au droit et aux politiques en matière de VIH en Australie, en Amérique du Nord, en Asie, en Afrique et en Europe de l'Est, et est l'auteur de textes sur le droit et le VIH en Australie et au Canada, ainsi que d'articles sur une série d'autres questions du droit de la santé, dont la confidentialité et l'éthique de l'allocation des ressources en matière de santé. Elle est consultante auprès du Programme des Nations Unies pour le développement pour les questions d'éthique et de droits de la personne humaine liées à la réponse à l'épidémie de VIH dans les pays en développement.