Programme VIH et développement

Eclairage # 5

DES PARTENARIATS POUR UNE REPONSE COMMUNE
A L'EPIDEMIE D'INFECTIONS PAR LE VIH 
par Elizabeth Reid

TABLE DES MATIERES

Une grande complexité conceptuelle
Impératifs concrets
Les tâches à entreprendre ensemble
Les partenariats à créer
Comment faire
Remerciments
Note Biographique

Une grande complexité conceptuelle

L'épidémie d'infections par le VIH a deux caractéristiques importantes qui doivent être reconnues et comprises, notamment par les dirigeants nationaux, car elle affecte et détermine la nature de la réponse à l'épidémie en Asie et dans le Pacifique.

D'abord, l'épidémie est tout à la fois une crise et une situation endémique. C'est une crise en raison de la vitesse de propagation du virus, véritablement inquiétante. En effet, même dans cette région, les taux d'infection peuvent, en l'espace de moins de quatre ans, passer de 2 % à 25 % de la population adulte, et il n'y a pas de raison de supposer que cela ne se produit pas dans la région où nous sommes. Avant même que les membres d'une collectivité constatent qu'ils sont entourés de parents et d'amis infectés, l'épidémie a déjà pénétré très loin. Ce simple fait devrait amener à considérer l'épidémie comme une catastrophe, trop souvent invisible dans ses premières phases, et appelant une réaction immédiate, tout comme l'invasion d'un pays par un autre. Car, aujourd'hui, la guerre prélève rarement un tribut en vies humaines aussi lourd que celui qu'impose et qu'imposera ce virus.

Le caractère endémique de la situation est illustré par cette constatation simple que, même si dans un pays touché il n'y avait pas de nouvelles infections, la douleur et le traumatisme causés par les décès de ceux qui sont déjà infectés se manifesteront pendant les 20 prochaines années environ et les répercussions sociales et économiques de ces décès continueront à se faire sentir pendant des décennies et des générations après. Nulle part dans le monde la propagation du virus ne semble se ralentir. Chaque jour, elle se poursuit, ajoutant de nouvelles ramifications et prolongeant son effet dévastateur.

Ces deux dimensions de l'épidémie comme crise et comme endémie doivent être reconnues, car il convient d'apporter à chacune une réponse appropriée.

Deuxièmement, l'épidémie se manifeste à la fois comme un problème spécifique et comme un problème diffus. Sa spécificité se révèle dans la morbidité et la mortalité qui l'accompagnent et qui frappent en nombre grandissant des personnes pour la plupart en bonne santé, des jeunes femmes et des jeunes hommes productifs qui tombent malades et meurent. L'action entreprise pendant la première décennie de l'épidémie abordait cet aspect de celle-ci. L'épidémie était perçue surtout comme une crise sanitaire, avec ses profondes conséquences pour l'organisation des soins.

Cependant, ces décès auront des répercussions qui affecteront la vie des hommes et le développement national dans tous leurs aspects, en particulier dans les pays où hommes et femmes sont infectés à peu près dans la même proportion. Les causes et les conséquences de la propagation du virus concernent la pauvreté et la richesse, le pouvoir et l'impuissance, le bien-être et la maladie, la misère et le développement, la confiance et la mauvaise foi, c'est-à-dire, en fin de compte, toute la nature humaine.

Ces deux dimensions de l'épidémie, sa singularité et son ubiquité, doivent également être reconnues puisque chacune appelle une action appropriée.

Ainsi, l'épidémie présente une grande complexité conceptuelle : à la fois crise et situation endémique, problème spécifique et diffus.

Impératifs concrets

Ces deux caractéristiques de l'épidémie d'infections par le VIH entraînent un ensemble d'impératifs :

- L'impératif de réponse efficace;

- L'impératif de réponse durable; et

- L'impératif de coordination.

La condition d'une réponse efficace est de bien comprendre la nature de l'épidémie, tenant compte des deux caractéristiques indiquées, et se mettre d'accord sur la façon de procéder. Ce n'est pas encore le cas, ce qui n'est guère surprenant puisque l'épidémie est un phénomène nouveau et complexe, sans précédent de mémoire d'homme, sans exemple emprunté à la guerre, la maladie, les catastrophes naturelles ou causées par l'homme.

Cela ne veut pas dire que nous avancions dans l'obscurité. Ce que nous faisons, nous savons qu'il faut le faire puisque nous cherchons des moyens nouveaux et plus efficaces d'agir. Plus nous parviendrons à nous mettre d'accord sur la façon de procéder, plus il sera facile de trouver des partenaires, d'agir en commun.

Le second impératif est celui de la durabilité. Le dévouement, les contributions des collectivités affectées ne sont pas encore pleinement reconnus, évalués à leur juste prix, mais sont pourtant remarquables. Ils sont au coeur d'une réponse durable à l'épidémie, mais dans la plupart des cas, ces efforts doivent être complétés par des ressources financières et humaines plus abondantes. La connaissance immédiate que ces personnes et ces collectivités affectées ont des problèmes et des besoins causés par l'épidémie fait que leur réponse est généralement appropriée. De même, les pouvoirs publics, de plus en plus, commencent à affecter des ressources nationales à la lutte contre l'épidémie, bien que, le plus souvent, ils ne soient pas encore convaincus qu'elle affectera tous les aspects du développement social présent et futur.

Il faut trouver les ressources humaines et financières qu'appelle une réponse efficace. Cependant, les diverses réponses devront être classées par ordre d'efficacité car les ressources, celles des personnes, des collectivités, des nations, ou des organismes d'aide extérieure, resteront limitées et seront elles-mêmes amenuisées par les effets de l'épidémie.

Ainsi, il faut en priorité renforcer la capacité nationale de faire en sorte que ces ressources, et celles venues de l'extérieur, soient utilisées de la façon la plus efficace possible. Il ne faut pas perdre de temps, gaspiller des ressources à des actions mal conçues, inappropriées ou inutiles. Leur sélection devra être très rigoureuse car le besoin de ressources, humaines et financières, continuera inexorablement d'augmenter pendant des décennies. Collectivités et administrations doivent pouvoir suivre et évaluer leurs interventions, les modifier, les repenser et les élargir.

Mais là où la réponse à l'épidémie est efficace et durable, l'espoir revient, l'espoir que la désolation et la détresse causées par l'épidémie pourront être atténuées, que l'on pourra endiguer le fatalisme et la désespérance.

Le troisième impératif est celui de la coordination, ce qui signifie qu'il faut réunir des partenaires pour s'assurer que la recherche de mesures et d'interventions efficaces et durables continue bien, sans gaspillage. Il faut que les associations qui répondent à l'épidémie unissent leurs efforts et les joignent à ceux des pouvoirs publics, des ministères, du secteur public et du secteur privé, des organismes d'aide extérieure, en particulier du système des Nations Unies, et aux efforts des donateurs et de tous les pays.

Les tâches à entreprendre ensemble

Avant d'approfondir la nature des partenariats qu'appelle cette épidémie, il faut repérer les difficultés qui se présentent en Asie et dans le Pacifique et qui appellent une action collective.

Je voudrais en repérer trois :

- Rendre visible ce qui est invisible;

- Créer une éthique de la compassion; et

- Placer l'individu et sa collectivité au centre de la réponse à l'épidémie.

La première tâche, rendre visible ce qui est invisible, s'impose dans la région. Il faut chercher à mieux comprendre, à mieux faire connaître la rapidité et le caractère subreptice de la propagation du virus. Les systèmes de surveillance nous disent où le virus a été, mais il faut des systèmes prédictifs qui nous disent où il a toutes chances d'aller. En comprenant les facteurs qui détermineront ce cheminement, on pourra mettre des visages sur les chiffres, se voir sur le chemin ou dans le sillage de l'épidémie.

Mais il ne faut pas se borner à rendre visible la multitude, le profil de ceux qui sont affectés. Ceux qui vivent au sein de l'épidémie, ceux qui sont aux avant-postes du changement doivent créer un nouveau discours susceptible de rendre bien visibles les réalités nouvelles créées par le passage du VIH.

Cela se produit déjà pour deux aspects importants de l'épidémie. D'abord, nous commençons à élaborer un discours d'optimisme : l'affirmation qu'il est possible de changer les comportements, que la compassion, le souci, le dévouement sont essentiels. Deuxièmement, nous commençons à parler de processus plutôt que d'intervention, de gens qui sont des acteurs responsables plutôt que des objets manipulables. Nous commençons à parler d'émancipation, de participation, d'écoute, de conseils, de décisions collectives.

Cependant, il demeure une sorte de silence, une sorte d'aphasie au sujet de la face ténébreuse de l'épidémie : doute, tremblement, incertitude, distance, déni, peur. Nous n'avons pas encore les mots qui reflètent la difficulté de vivre avec la connaissance qu'on est infecté, ou que quelqu'un que l'on aime est infecté : la présence constante de la mort, de la tristesse, le caractère incertain du désir, l'aspiration à l'amour, l'isolement progressif du moi, une fois que meurent les uns après les autres partenaires, enfants, amis d'enfance, compagnons.

Un autre type de silence frappe cet aspect pourtant essentiel de l'épidémie : la sauvagerie, la violence d'états émotionnels et psychologiques dont l'existence même est très inconfortable et pour la description desquels notre vocabulaire est trop limité, et que nous hésitons même à reconnaître et à exprimer : haine, colère, honte, culpabilité, humiliation, douleur, indignité. Un profond malaise envahit les familles et les sociétés dès qu'il s'agit de parler de sexualité, de mortalité et de vulnérabilité.

Même les états émotionnels que nous valorisons et qui sont à la base même de notre conviction que l'épidémie peut être surmontée, nous hésitons à les admettre et à les exprimer publiquement. L'usage de termes tels que soins, compassion, bonheur, humilité et étonnement ne nous est pas familier.

Pour rendre visible ce qui, dans cette épidémie, est invisible, il nous faut tisser ce langage nouveau, l'insérer dans notre existence quotidienne, nous donner le courage de l'utiliser.

Notre seconde tâche est de créer une éthique de la compassion. Précisions d'abord ce que cela ne veut pas dire. La compassion n'est pas la pitié, qui prive l'autre de sa dignité et de son individualité. La compassion ne peut s'exprimer dans une relation autoritaire, fondée sur les structures et les inégalités du pouvoir : médecin et patient, hommes et femmes, parents et enfants, castes et classes. Pour cette raison, l'éthique de la compassion menace les artifices de la distanciation, de l'objectivation, les normes de contrôle et de domination, les privilèges de la position sociale et de la richesse.

Une éthique de la compassion privilégiera le souci plutôt que l'ambition, les liens avec autrui plutôt que l'individualisme, la proximité plutôt que le contrôle, la bienveillance plutôt que le fait de juger. Une éthique de la compassion supposera la présence d'hommes qui prêtent attention à la vie quotidienne.

Une éthique de la compassion ne saurait se borner à apaiser la faim, à fournir un abri, à résoudre les conflits. Ce sont là des soucis tout aussi compatibles avec la charité ou le pragmatisme qu'avec la compassion. Celle-ci suppose au contraire que nous nous voyions à la place d'autrui, que notre vie soit intimement imbriquée dans celle d'autrui.

Une éthique de la compassion donnera à notre travail une perspective particulière. Elle ajoutera à notre impression qu'il est urgent d'empêcher de nouvelles contaminations. Elle attachera une importance élevée au maintien, au sein de la famille, au travail et dans la collectivité, des personnes qui sont affectées par l'épidémie, les personnes infectées, celles qui les aiment et en prennent soin, celles qui leur survivront.

Maintenir en vie aussi longtemps que possible ceux qui sont infectés sera non seulement un impératif économique, mais aussi un impératif humain, car ceux qui sont malades et qui sont mourants, ceux qui sont infectés peuvent toujours s'occuper de leurs enfants, les toucher, leur sourire, leur parler, leur tenir compagnie et leur transmettre leur savoir pour leur permettre de survivre, leur connaissance des pratiques agricoles, de la brasserie, de la pêche, du métier de marchand, de cordonnier, de tisserand, de mécanicien, etc.

Aider ceux qui sont infectés à mourir dans la dignité, en veillant par exemple au traitement des infections opportunistes ou à la fourniture de logements et d'une assistance, réduira le traumatisme psychologique subi par les enfants survivants. Ceux-ci se souviendront de la personne qu'ils ont aimée plutôt que de sa difficile maladie.

La troisième tâche consiste à mettre au centre de la lutte contre l'épidémie la personne humaine et la collectivité où elle vit.

On peut définir cela aussi par contraste. L'accent ne sera pas mis sur des techniques (préservatifs, trousses de dépistage, etc.) ou sur des interventions (campagnes éducatives, services de traitement des MST, par exemple) mais sur la mise en route de processus par lesquels individus et communautés peuvent changer et par lesquels des agents de changement pourront se manifester. Les techniques et les interventions deviendront les serviteurs et non les maîtres du changement.

C'est en mettant les gens au centre de la réponse à l'épidémie que l'on fera en sorte que cette réponse s'appuie bien sur l'existence quotidienne dans toute sa complexité, et que leurs besoins seront satisfaits de façon cohérente. C'est ainsi que l'on éliminera progressivement les cloisonnements entre des situations essentiellement liées entre elles: pauvreté, impuissance, maladie, subordination, analphabétisme, manque de terres, etc., et infection par le VIH. Cette démarche admet que, face à l'épidémie, rien n'est simple.

Une démarche qui tient compte des vicissitudes de l'existence quotidienne et des incertitudes de la nature humaine permettra peut-être de trouver des réponses réalistes et par conséquent durables. C'est ainsi qu'on parviendra à se convaincre que l'on n'est pas entièrement impuissant face à cet agent pathogène et que l'on parviendra un jour à enrayer l'épidémie et à remédier à ses conséquences.

L'aspect le plus frappant de l'épidémie est que les individus et les collectivités ont été mobilisés et ont acquis un pouvoir. Les gens parlent; des associations se créent, on le voit déjà dans la région où nous sommes. Cette conférence a honoré Dominic D'Souza, mais il y a de nombreux autres hommes et femmes courageux comme lui dans nos communautés qui parlent, qui travaillent avec d'autres. Cependant, si l'environnement n'est pas propice, trop souvent l'impact de ces initiatives individuelles se dissipe, à mesure que les gens passent, qu'ils meurent, ou quand des associations perdent leur enthousiasme initial.

Les partenariats à créer

L'énergie et le dévouement de ces agents de changement doivent se concrétiser en une force active qui servira le changement et qui transcendera les limites de communautés et de nations particulières. Pour cela, quatre contrats sociaux, quatre partenariats doivent être mis en place.

Le premier partenariat doit être un nouveau contrat social entre les hommes et les femmes.

En effet, on ne pourra enrayer l'épidémie et remédier à ses conséquences que si les hommes et les femmes commencent à nouer entre eux de nouvelles relations de respect mutuel et de confiance, et à partager équitablement le fardeau de la tristesse, de la douleur, des soins et de l'aide créé par l'épidémie. Les hommes et les femmes doivent chercher à établir entre eux une communication honnête au sujet de la sexualité et du comportement sexuel, car cela est indispensable pour empêcher entre eux la transmission du VIH. Ils doivent s'efforcer de restructurer leurs relations sexuelles.

Les femmes ne peuvent à elles seules enrayer l'épidémie ni s'occuper des malades et des survivants. Elles ne peuvent à elles seules soutenir le fardeau de son impact psychologique, social et économique; ce n'est pas ce qu'il faut attendre d'elles, car ce serait aller au-devant d'un échec certain. Non pas en raison d'une carence quelconque qui serait propre aux femmes, mais parce que la sexualité, l'amour et les soins à apporter doivent essentiellement être une expérience partagée par les hommes et les femmes.

Les relations individuelles entre hommes et femmes ne pourront changer que s'il apparaît un nouveau contrat social, non pas un contrat nouveau qui régisse le comportement des hommes et des femmes, mais qui modifie ce que c'est qu'être un homme ou une femme. Le contrat social doit englober la façon d'élever les enfants, la façon par laquelle la société construit les archétypes sexuels. Il devra permettre aussi à la collectivité de se demander si les valeurs qu'elle accepte, les normes de comportement qu'elle sanctionne sont bien appropriées. Un tel contrat social devra s'appuyer sur les lois, les politiques, les choix budgétaires et les types d'actions entreprises, et être réaffirmé par eux.

La famille, dans toute sa diversité, devient l'élément essentiel du changement. Car si, individuellement, hommes et femmes peuvent choisir les moyens de se protéger contre l'infection, les chances que cela se produise et que cette protection soit durable résident dans des facteurs qui sont nettement antérieurs à l'âge adulte et à l'activité sexuelle. Ils ont leur origine dans la façon dont la personne est élevée au sein de la famille, qu'il s'agisse de la famille élargie ou de la famille nucléaire ou d'un autre milieu encore.

C'est dans le contexte de la famille, depuis la naissance, que se forment la personnalité, l'identité sexuelle, que s'acquièrent les valeurs morales. En particulier, c'est dans la famille que les garçons sont élevés en tant que garçons, les filles en tant que filles, avec leur identité, leurs attitudes et leurs comportements sexuels et sociaux. Nous savons que l'estime de soi, la confiance en soi, le respect d'autrui et la possibilité de parler de questions personnelles et intimes sont des éléments qui aident les gens à se protéger de l'infection.

Ainsi, c'est dans le contexte de la famille que doivent être mises en place les principales stratégies de prévention. L'amour et les soins doivent être dispensés aux garçons aussi bien qu'aux filles de façon qu'ils deviennent des êtres humains indépendants, ayant confiance en eux, capables de nouer des relations non violentes, fondées sur le respect d'autrui, quelle que soit leur orientation sexuelle. L'échange verbal entre les parents et les enfants doit porter sur les soins corporels et sur la sexualité, et se développer et se renforcer au sujet des normes collectives et des valeurs morales, en particulier en ce qui concerne le respect de soi et d'autrui. Il faut modifier la façon dont les filles et les garçons sont élevés, de façon qu'une fois devenus adultes, ils soient moins susceptibles de courir le risque d'une infection et de le faire courir à autrui. Il faudra pour cela changer notablement la structure sociale de la notion de masculinité et de féminité.

Ces modèles sexuels devront être reconstruits de façon particulière. Ces nouveaux modèles devront amener à attacher un plus grand prix à la compassion, au souci de l'autre, à l'amour de la famille chez les hommes, et amener les femmes à reconnaître leur propre valeur. Il est difficile de concilier la valorisation, souvent affirmée, des femmes, même en tant que mères, avec l'acceptation, largement répandue, de l'infanticide féminin ou de taux de mortalité liés à la grossesse et à la naissance qui atteignent 1 femme sur 21 dans certaines régions du monde, soit 1 million de femmes par an. Il faut trouver de nouveaux moyens de partager les responsabilités et les joies de la femme.

Mais, prises individuellement, les familles ne déterminent pas les significations culturelles, les coutumes sociales et les valeurs collectives. Elles en héritent, les acceptent, les respectent et les transmettent. Ainsi, pour que la famille évolue, il faut aussi que la communauté et la société évoluent. Le nouveau contrat social doit donc comporter un réexamen radical, par la société, de l'image même que les hommes et les femmes se font d'eux-mêmes, et de leur image réciproque, de leurs relations conjugales, entre amants, entre frères et soeurs, entre parents et enfants, entre partenaires, entre collègues et amis.

Le deuxième partenariat doit être un contrat social entre les personnes affectées par l'épidémie et celles qui ne le sont pas encore directement.

Les personnes infectées et celles qui vivent dans leur entourage sont sans doute les agents de changement les plus puissants aujourd'hui. Elles peuvent nous donner des aperçus sur la façon de coexister pacifiquement avec le virus, sur la façon de ne pas être impuissant devant le traumatisme et la tragédie causés par l'épidémie. Elles nous ménagent des moments de bonheur et de rire dans le contexte général de désolation. Elles nous aident à explorer et à mieux comprendre la nature de l'intimité, du désir et de la sexualité à l'époque du sida.

Mais cette pénétration nouvelle qui est le propre des personnes affectées par l'épidémie ne sera pas partagée, ce don ne sera pas donné si, dans cet échange, elles sont dépouillées de leur estime de soi et de leur dignité, humiliées et ostracisées dans un climat hostile.

Cette pénétration nouvelle, cet aperçu sur le monde dans le contexte de l'épidémie doivent être partagés si l'on veut que notre réponse s'enracine dans l'expérience humaine, si l'on veut que cette expérience et ce savoir soient à même de modifier les conceptions théoriques et les pratiques.

L'histoire que racontent les personnes affectées par l'épidémie permet de se faire une idée de la subtilité et de la diversité de l'expérience de ceux qui vivent dans l'épidémie, et pour qui la vie s'affirme dans toute sa complexité. L'histoire qu'elles racontent montre la diversité des perspectives et des points de vue, ce qui, par-delà les barrières des classes, des sexes, des niveaux d'éducation et des modes de vie, devrait permettre à tous de comprendre comment vivre avec l'épidémie.

Dans leur vie quotidienne, les femmes sont plus conscientes que les hommes de la dynamique des relations entre les sexes, et la façon que ces relations affectent l'épidémie apparaît plus clairement dans ce qu'elles relatent. Ce n'est qu'en tenant compte des relations entre les sexes que l'on peut comprendre ce que signifie, dans l'existence quotidienne, être infecté ou s'occuper d'une personne infectée. En racontant leur histoire, les femmes présentent et interprètent la dynamique des relations de pouvoir entre les femmes et les hommes et entre l'individu et la société. Elles offrent à la fois un aperçu sur la vie des hommes et sur celle des femmes et permettent de replacer leur situation individuelle dans les structures sociales et économiques.

Cependant, ces histoires individuelles n'appréhendent pas les systèmes de relations qui affectent les individus mais qui les dépassent ou leur échappent. Les relations entre la pauvreté et le statut sérologique peuvent constituer l'élément critique des histoires racontées, mais les relations entre les programmes d'ajustement structurel, par exemple, et la pauvreté et la tragédie de l'infection peuvent être méconnues. De ce fait, ces histoires individuelles doivent être complétées par des analyses des systèmes. Une compréhension complète de la nature et de l'impact de l'épidémie exige en effet ces deux types d'analyse.

Ce partenariat entre les personnes affectées et leur communauté est d'importance critique. Il constitue l'admission, au sein de la communauté, que l'épidémie la concerne tout entière et que ses effets ne se bornent pas à certains individus considérés ou présumés comme à risque. L'absence d'un contrat social de cette nature favorise la discrimination, la marginalisation, la dénégation et l'infection. Cette mentalité "eux-nous" qui domine en l'absence d'un tel partenariat a malheureusement trop souvent caractérisé la façon de percevoir l'épidémie et d'y réagir. Dans l'ombre de l'épidémie, il n'y a pas d'Autres. Nous y sommes tous.

Ce deuxième partenariat ou contrat social, une fois qu'il est mis en place, permettra de créer un milieu propice susceptible d'encourager les personnes affectées à parler, à raconter leur histoire, à réfléchir à leur existence et à leurs espoirs et à nous aider à vivre pacifiquement avec la maladie.

Le troisième contrat social est celui qui doit exister entre les collectivités et les pouvoirs publics.

Les réponses que nous avons vu se manifester dans des collectivités affectées par l'épidémie nous donnent l'espoir que celle-ci pourra être surmontée et nous fait entrevoir comment cela sera possible. L'existence d'une réponse est universelle : chaque fois que le virus se propage, la collectivité concernée répond, apporte des soins et un appui, cherche à enrayer l'infection, à garantir les droits des personnes affectées, à s'occuper des besoins spirituels, émotionnels et physiques.

Mais les individus, familles et collectivités ne peuvent supporter seuls le poids de l'épidémie. Il doit exister un contrat social, un partenariat entre les pouvoirs publics et les collectivités affectées, les premiers devant mettre en place un climat favorable qui suscitera, alimentera et soutiendra ces réponses. Ce climat favorable doit comporter des politiques nationales conférant un rôle central à la réponse des collectivités à l'épidémie, mais aussi à un ensemble de lois relatives à la protection des droits de la personne humaine, respectant les principes de la non-discrimination et de la préservation des droits et de la dignité des personnes affectées, ainsi que des mécanismes d'interaction entre les collectivités locales et les pouvoirs publics, et d'assistance, en fonction des besoins, à la conception, l'exécution et le financement par les collectivités du programme mis en place.

La nécessité d'obtenir des ressources additionnelles pour lutter contre l'épidémie est fréquemment mentionnée. S'il est clair que des ressources extérieures sont nécessaires, il faut bien souligner que les premières ressources financières mobilisées pour lutter contre l'épidémie sont celles des individus, des familles et des collectivités locales. Jusqu'à présent, cet aspect reste méconnu, et est mal mesuré. Il faut signaler ces contributions et en mesurer l'ampleur car, malheureusement, c'est de cette façon que la plupart des gens admettent et établissent la valeur de ces actions.

Ces ressources - le temps, les aliments, les moyens et les conseils donnés bénévolement, les véhicules fournis, le temps de travail offert, les fonds collectés - sont au coeur même d'une réponse durable à l'épidémie.

Mais ces ressources doivent être complétées par d'autres. Elles ne sont pas extensibles à l'infini. L'épidémie les épuise progressivement et elles ne sont jamais suffisantes. Les collectivités locales savent de quelles ressources supplémentaires, humaines ou financières, elles ont besoin pour soutenir et étoffer leur réponse. Elles doivent être autorisées à définir elles-mêmes leurs besoins d'aide extérieure, à la choisir, la gérer et en rendre compte d'une façon appropriée, que ces ressources aient une origine nationale ou internationale.

La confiance et le respect mutuels sont une condition préalable d'un contrat social entre les collectivités locales et les pouvoirs publics. Pour les uns comme pour les autres, cela ne sera pas nécessairement facile, mais c'est pourtant indispensable.

Le quatrième partenariat doit être un contrat à l'échelle mondiale.

A mesure que l'épidémie s'étend, l'impact potentiel dévastateur sur tous les aspects de la vie humaine et du développement national commence à être mieux compris. Certaines nations risquent d'être plongées dans la misère. Le monde attendra-t-il qu'on en soit là? Quand une réponse universelle se manifestera-t-elle? La communauté mondiale fournira-t-elle les ressources nécessaires pour les investissements dans l'éducation, la santé et la protection sociale, ainsi que dans le développement technologique nécessaire pour permettre à ces pays de continuer à fonctionner? Mettra-t-on en place un filet de sécurité qui permettra aux nations appauvries par l'épidémie et, dans ces nations, aux pauvres de survivre?

Le fonctionnement des accords commerciaux et des marchés mondiaux a accentué les disparités entre les nations riches et pauvres comme entre les individus. A l'échelon national, de nombreux gouvernements s'efforcent de contrecarrer ces tendances en redistribuant les revenus par une fiscalité progressive et par des transferts sociaux qui empêchent les gens de tomber dans la pauvreté ou même la misère. A l'échelle mondiale, il n'existe pas encore de système semblable.

Ce qui s'en rapproche le plus, c'est le système de l'aide au développement. Cependant, il présente des carences fatales, non seulement dans la façon dont il est programmé, mais dans l'insuffisance de son volume et du fait que les aides accordées ne sont pas fonction des degrés de pauvreté. Moins de 7 % de l'aide mondiale est consacrée à des besoins humanitaires prioritaires, ceux de l'éducation élémentaire, des soins de santé primaires, de la planification familiale, de l'eau potable et de la nutrition. Un quart seulement de l'aide au développement va aux 10 pays où se trouvent les trois quarts des indigents du monde. En fait, l'Inde, le Pakistan et le Bangladesh abritent à eux seuls près de la moitié de la population mondiale d'indigents, tout en ne recevant qu'un dixième seulement de l'aide totale.

Par habitant, les pays qui ont de grosses dépenses militaires reçoivent deux fois plus d'aide au développement que ceux où les dépenses militaires sont faibles. Les institutions financières internationales telles que la Banque mondiale et le FMI retirent désormais plus d'argent des pays en développement qu'il n'y introduisent, augmentant ainsi les sorties nettes de ressources, de l'ordre de 50 milliards de dollars par an, en faveur des banques commerciales.

Pour que l'aide au développement puisse servir de filet de sécurité à l'échelle planétaire en faveur des pauvres, elle devra reposer sur des principes exigeant qu'elle soit dirigée vers des préoccupations prioritaires de la survie et du développement humains.

Ces quatre contrats sociaux ou partenariats sont la condition essentielle d'une réponse durable et efficace à l'épidémie. Leur conclusion sera difficile et elle suppose le dévouement et le courage de nos dirigeants et de nos amis. Il est plus urgent que jamais de s'engager dans une telle entreprise.

Comment faire

Au coeur de l'épidémie, il peut y avoir violence et fragmentation, ou au contraire quiétude. Il en va de même dans le coeur de tous ceux qui ne sont pas encore personnellement touchés par l'épidémie, mais aussi de ceux qui le sont.

Pour chacun d'entre nous, savoir comment vivre avec le VIH peut nous apporter une certaine quiétude. Il y a là un moyen de dissiper la tentation de la violence, de la fragmentation, de la peur et de la dénégation. C'est cette quiétude qui crée la possibilité de vivre.

Chacun doit considérer autrui comme égal à lui-même. Pour surmonter l'épreuve de l'épidémie, il faut abandonner l'idée d'une opposition entre "eux et nous". Nous cherchons tous à passer du mensonge à la vérité, de l'obscurité à la lumière, de la vulnérabilité au bien-être.

Il existe une vérité et une lumière particulières, un amour et un rire particuliers qui peuvent nous être donnés par ceux qui sont suffisamment courageux pour raconter leur histoire. Il faut apprendre à partager leur tristesse et leur espoir, leurs larmes et leur rire. Nous devons prendre part à leur dignité et à leur courage.

Si nous sommes réunis ici à ce congrès, c'est que nous portons témoignage du fait que nous sommes des pèlerins, partis pour un long voyage à la recherche de connaissance.

Ce voyage exigera de chacun de nous un souci de vérité, de compassion, de foi, de sagesse, de respect des autres et de courage.

Le but du voyage est la compréhension de la réalité, et il ne consiste pas à affirmer ce que nous voudrions voir se produire, ce que nous préférerions croire.

Le but de ce voyage est de partager, de partager un sens du mystère, du fardeau de la tristesse, de la difficulté des soins, mais aussi du bonheur de vivre.

Ce sera un voyage où chacun de nous changera, car personne ne peut rester à l'abri de l'épidémie.

Ce sera un voyage du coeur et de l'esprit vers des communautés de la compassion et du dévouement.

Ce sera un voyage qui permettra d'aller au-delà de la douleur, au-delà de la face ténébreuse de l'épidémie, vers l'espoir.


Remerciements

Ce document a été présenté par Elizabeth Reid lors de la session plénière du Deuxième Congrès international sur le sida en Asie et dans le Pacifique, New Delhi, 8 au 12 novembre 1992.


Notice biographique

 Elizabeth Reid est Conseiller au Bureau des politiques et de l'appui aux programmes, Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), à New York. Avant de venir au PNUD, elle a collaboré étroitement avec des associations locales proches des milieux affectés par l'épidémie en Australie et a été chargée de la formulation de la Stratégie nationale australienne du VIH/sida. Elle possède une vaste expérience de la conception et de l'application des programmes d'aide au développement en Asie, dans le Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique.