Programme VIH et développement

Eclairage No. 4

PERSONNES VIVANT AVEC LE VIH :  LE DROIT, L'ETHIQUE ET LA DISCRIMINATION 
Par Julie Hamblin

TABLE DES MATIERES

Resume
Une Histoire Vraie
Droits de la Personne Humaine et VIH
Le Droit et le VIH
Remerciments
Note Biographique

RESUME

L'histoire de Dominic D'Souza, l'une des innombrables personnes infectées par le VIH, montre que la loi peut jouer un rôle central dans la réponse à l'épidémie du VIH. La discrimination à l'égard des personnes ayant le VIH est un problème profond et difficile à cerner qui est compliqué par le fait que nombre des personnes qui ont été touchées et qui seront touchées par l'épidémie sont des personnes défavorisées sur le plan social et économique. Aucun programme visant l'épidémie ne peut ignorer le fait que le VIH menace les droits de la personne humaine aussi profondément que la santé publique.

Les principes qui devraient guider la politique légale en matière de VIH sont très simples :

a) La loi peut et doit servir à établir un cadre de protection et d'appui pour les personnes touchées par l'épidémie et non pas un cadre de répression;

b) Un débat éthique attentif et mené en connaissance de cause peut orienter l'évolution de la loi dans ce domaine;

c) La loi peut servir d'instrument actif propre à modifier le comportement individuel; et

d) Les aspects juridiques et liés aux droits de la personne humaine de l'épidémie ne pourront être abordés correctement que s'il existe un groupe informé de juristes engagés.

UNE HISTOIRE VRAIE

Je commencerai par une histoire vraie. C'était à 8 heures du matin, le 14 février 1989, quand un jeune homme vivant dans une province côtière de l'Inde a reçu la visite de policiers qui l'ont invité à se présenter dans la journée au commissariat. Aucune raison n'était donnée, mais le jeune homme a supposé qu'un de ses amis était en difficulté et l'avait appelé à son aide. A son arrivée au poste, il a immédiatement été emmené à l'hôpital local par deux policiers qui lui ont dit qu'il devait subir un examen médical. Il commença alors à avoir très peur, car il ne savait pas pourquoi il était interpellé. Ses craintes ne furent pas dissipées quand il vit six policiers en faction devant la porte du pavillon des urgences, dont deux étaient armés de fusils, et les autres de cannes de bambou.

Le praticien inscrivit son nom dans un registre, dont il a pu voir que la couverture portait le mot "AIDS". C'est ainsi qu'il a appris qu'il était infecté par le VIH - aucune explication, aucun conseil, pas même quelques mots de sympathie ou de soutien qui eussent pu suggérer que rien n'était encore perdu.

Mais le pire était à venir. Sorti de l'hôpital, le jeune homme a été emmené par les policiers jusqu'à un ancien sanatorium où il a été détenu contre son gré pendant 64 jours. Complètement seul, il est resté confiné dans une petite pièce sale, sans savoir pourquoi il se trouvait là ni ce qui allait lui arriver. Il n'a pas pu prendre contact ni avec sa famille ou avec ses amis pour leur donner de ses nouvelles. Selon ses propres termes, si pendant ces 24 premières heures, il a pu survivre, c'est qu'il n'avait pas sur lui de couteau ni d'arme à feu pour mettre fin à ses jours.

Pendant les jours qui suivirent, la raison de sa détention a progressivement été élucidée. Il avait donné du sang plusieurs mois auparavant. L'hôpital local avait testé ce sang pour y dépister la présence de VIH, sans son consentement, et même sans qu'il soit informé, et avait constaté qu'il était séropositif. Mais au lieu de l'en informer, l'hôpital avait pris contact avec la police locale qui, s'appuyant sur la Loi sur la santé publique en vigueur dans la province et prescrivant la détention obligatoire de toute personne séropositive, l'avait alors interpellé. Aux termes de cette loi, la détention était de durée indéterminée, qu'il y eût ou non un risque réel de transmission du virus à autrui.

Un mois passa, et le jeune homme restait en détention. Mais sa famille et ses amis avaient pu faire des représentations, en son nom, aux autorités, montrant l'injustice, et même l'inutilité, de sa détention. Il a bénéficié d'un appui extraordinaire de la part des habitants de son propre village, qui ont écrit pour demander sa mise en liberté. Il a pu intenter une action en justice contre la législation autorisant sa détention et, après 64 jours, a été provisoirement autorisé à rentrer chez lui ... non pas en raison d'une illégalité quelconque des dispositions relatives à la détention en soi, mais uniquement parce que le tribunal a estimé que la procédure de dépistage du VIH qui avait été suivie n'était pas suffisamment fiable pour justifier la détention.

Quelque temps après, la loi a été modifiée, et si la détention obligatoire de toute personne séropositive a été supprimée, elle demeure possible à la discrétion des autorités sanitaires. Une action en justice ayant pour but l'abolition de la loi telle que modifiée a échoué.

Nombre d'entre vous ont sans doute reconnu le héros de cette histoire, qui est Dominic d'Souza. La loi en question est le Goan Public Health Act, qui reste en vigueur aujourd'hui. Dominic est devenu l'un des principaux défenseurs, en Inde, des personnes vivant avec le VIH. Il est mort du sida en mai 1992, mais il reste à maints égards présent parmi nous à cette conférence. Avant sa mort, il écrivait ceci :

"J'ai beau me raisonner, je ne peux m'empêcher de me sentir désespérément seul et de penser à ce qui peut m'arriver demain si j'ai un accident et que j'ai besoin immédiatement d'un traitement médical. Que se passera-t-il? Quelqu'un consentira-t-il même à me faire une radiographie? Pourquoi alors entendons-nous parler de médecins qui refusent même de porter les yeux sur des personnes séropositives, et moins encore de les toucher ou de les traiter?

Je prends chaque journée comme elle vient. Je sais qu'avec Dieu rien n'est impossible. J'ai l'affection des miens, de mes voisins et de mes amis qui seront toujours là pour m'aider. Je voudrais vous poser deux questions : si vous appreniez que quelqu'un que vous connaissez a le sida, l'éviteriez-vous? Si c'était votre frère ou votre soeur?"

Et bien sûr, d'une façon très profonde, Dominic était notre frère à tous ici aujourd'hui.

Quiconque, en entendant cette histoire, sera convaincu que le droit a un rôle à jouer dans la réponse à l'épidémie d'infections par le VIH. Les questions juridiques se posent à tout moment dans l'histoire de Dominic : il a fait l'objet d'un dépistage du VIH sans son consentement, l'hôpital ne lui a pas révélé qu'il était infecté, le secret professionnel a été violé lors de la transmission de l'information à la police, et il a été détenu en vertu de la Loi sur la santé publique. Et pour Dominic, l'histoire ne s'arrête pas là. Quand il a tenté de retourner à son travail, il a constaté qu'il n'avait plus son emploi, que celui-ci avait été donné à un autre, et son employeur lui a demandé de démissionner de crainte que ses collègues ne veuillent pas travailler avec une personne vivant avec le VIH.

Plusieurs fois cette semaine nous avons eu à connaître des cas de discrimination contre des personnes vivant avec le VIH. Nous savons que c'est un problème profond et fréquent. Ce qui est arrivé à Dominic est arrivé aussi à de nombreuses autres personnes vivant avec le VIH - aux Etats-Unis, en Australie, en Asie ou en Afrique. La méconnaissance des modalités de transmission du VIH, la crainte injustifiée de l'infection et les préjugés contre les groupes de personnes perçues (souvent à tort) comme à risque franchissent les frontières nationales et ne font pas de différence entre les races et les cultures. Aucune politique qui chercherait à remédier aux effets de l'épidémie ne saurait ignorer le fait que le VIH menace aussi profondément les droits de la personne humaine que la santé publique.

DROITS DE LA PERSONNE HUMAINE ET VIH

Quand on examine la question des droits de la personne humaine dans le contexte de l'épidémie d'infections par le VIH, il faut souligner deux points importants. Le premier est la plus importante raison qui fait que le respect des droits de la personne humaine est si essentiel dans la réaction à l'épidémie. Le second est un mythe qu'il faut dissiper.

Le premier point - la raison pour laquelle les droits de la personne humaine sont d'une si grande importance dans le contexte du VIH - résulte du fait que dans une grande proportion les personnes qui sont ou seront le plus touchées par l'épidémie sont déjà dans une position socialement désavantagée. Nous avons appris, cette semaine, comment le fardeau mondial de l'infection par le VIH, dans les années à venir, retombera avant tout sur les habitants des pays en développement. De plus en plus, les inégalités entre les sexes, entre les races et selon la richesse, apparaissent dans la démographie de l'infection par le VIH, les taux de contamination augmentant de façon disproportionnée chez les femmes et même plus encore chez les femmes pauvres. A l'échelle mondiale, les principaux facteurs de risque d'infection par le VIH durant les années 90 ne seront pas le type d'activité sexuelle ou la toxicomanie en tant que tels, mais plutôt la dépendance sociale et économique.

Ces causes socio-économiques sous-jacentes de vulnérabilité au VIH fonctionnent de plusieurs façons différentes. Comme l'infection par le VIH peut être évitée, les personnes qui ont accès à l'information et à des moyens préventifs appropriés, et sont en mesure de les utiliser, seront à l'avenir capables de se protéger contre l'infection. Les personnes qui restent vulnérables sont celles qui n'auront pas les moyens de se protéger contre le VIH, du fait par exemple du manque de ressources économiques, de leur impuissance à maîtriser les conditions dans lesquelles ont lieu leurs relations sexuelles. De nombreux facteurs jouent ici, notamment la pauvreté, l'isolement géographique, le caractère inadéquat des soins de santé et de l'enseignement de l'hygiène, ainsi que des valeurs culturelles qui obligent à certaines pratiques qui ont pour effet d'exposer certains membres de la communauté au risque de transmission du VIH.

Pour les femmes, les obstacles sociaux et économiques qui les empêchent d'éviter le risque d'infection par le VIH sont particulièrement redoutables. Leur position dans la famille et dans la société fait qu'elles sont souvent incapables de prendre les décisions qu'elles voudraient au sujet de leurs relations sexuelles ou d'insister sur des mesures de prévention telles que l'emploi de préservatifs ou la fidélité du partenaire, ce qui réduirait le risque de contamination. Les présupposés culturels relatifs au mariage et à la procréation, et l'absence de moyens d'existence en dehors de l'unité familiale compliquent encore la situation pour les femmes qui chercheraient à éviter d'être exposées au virus.

Le fait que les personnes qui désormais sont le plus exposées au risque d'infection par le VIH sont celles qui sont déjà socialement et économiquement vulnérables signifie qu'il est particulièrement important d'intégrer le respect des droits de la personne humaine dans la politique de lutte contre le VIH. La même question se pose à propos des toxicomanes, des homosexuels masculins et des travailleurs sexuels, à l'encontre desquels la discrimination et l'ostracisme étaient déjà de graves problèmes avant que ne survienne l'épidémie. Ces groupes, plus que tout autre, doivent être protégés contre la violation de leurs droits que l'épidémie menace d'entraîner. Comme l'a dit le juge Michael Kirby, la question des droits de la personne humaine ne prend toute son importance que quand ceux-ci sont menacés.

Il est donc spécialement nécessaire de respecter les droits et de satisfaire les besoins des groupes concernés. De plus, le fait que ces droits de la personne humaine sont à ce point menacés pose des difficultés particulières, uniques, pour la mise en oeuvre de politiques de prévention d'une nouvelle propagation du virus.

Ceci m'amène à mon second point - le mythe qu'il faut absolument dissiper.

Trop souvent, le débat sur la politique à suivre face au VIH se caractérise par un conflit apparemment inévitable entre la santé publique et les droits de l'individu. Les politiques ont justifié les mesures qui empiètent sur les droits de l'individu, comme le dépistage obligatoire du VIH, la mise en détention forcée en faisant valoir le caractère supérieur de la nécessité de protéger la santé publique. Or, une réponse efficace à l'épidémie exige une compréhension plus complexe. Cela ne revient pas à dire qu'il n'y aura jamais de conflit de valeurs ou d'intérêts car un grand nombre des mesures nécessaires peuvent représenter une profonde remise en question des convictions et des pratiques courantes. Cependant, une réponse efficace à l'épidémie d'infections par le VIH suppose avant tout la reconnaissance, par tous les individus, infectés et non infectés, et par les collectivités locales et les pouvoirs publics qu'ils ont un intérêt commun à coopérer pour faire tout ce qui est nécessaire afin d'enrayer la propagation du VIH, et de façon à assurer la survie des familles et de la société. Dans notre réponse à l'épidémie, il faut mettre en avant cette communauté d'intérêts plutôt que les conflits potentiels.

Nous avons maintenant 10 années d'expérience environ de l'épidémie d'infections par le VIH et diverses politiques ont été tentées pour en réduire la propagation. Nous savons ce qui marche et ce qui ne marche pas. Nous savons qu'en s'aliénant les personnes vivant avec le VIH, en les coupant de la société, en les persuadant qu'elles n'ont rien à gagner à se protéger ou à protéger les autres, on encourage un sentiment d'impuissance, d'indifférence et de manque de respect pour autrui. Ce sont là les conditions parfaites de la diffusion du virus et cela revient à compromettre tous les efforts menés pour encourager un changement volontaire de comportement, pourtant nécessaire à la prévention de la contamination. Par contraste, les mesures et les lois qui réduisent les stigmates qui s'attachent à l'infection par le VIH et qui renforcent l'amour propre des personnes vivant avec le VIH ou qui sont exposées au risque d'infection sont de nature à créer un climat de confiance mutuelle, de soutien et de coopération d'importance critique si l'on veut susciter et entretenir un changement de comportement.

La coalition d'intérêts nécessaires doit englober les personnes vivant avec le VIH. Leur concours est fondamental pour toute intervention - non seulement parce qu'il faut dans l'immédiat empêcher une nouvelle transmission du virus mais aussi parce que les personnes vivant déjà avec le VIH peuvent contribuer puissamment au changement de comportement recherché. Ceux qui ont entendu Bill O'Loughlin parler hier n'en douteront pas.

Le respect pour les personnes vivant avec le VIH est la condition de cette nécessaire collaboration. Chaque communauté doit être convaincue que tous ses membres, ceux qui sont directement touchés et ceux qui ne le sont pas encore, ont une valeur égale et doivent être également soutenus. Ce n'est que dans un climat propice, qui respecte la valeur éminente de la personne, que l'on aura le courage d'admettre publiquement qu'on est infecté ou exposé au risque d'infection, et qu'on prendra les premières mesures pour modifier les comportements dangereux et qui mettent les autres en péril.

Il faut donc en finir avec le mythe selon lequel il y a nécessairement un conflit inévitable entre les droits de l'individu et la santé publique. Dissipons aussi le mythe selon lequel le respect des droits de la personne humaine pourrait être une sorte de vernis qu'on ajouterait à d'autres aspects de la politique de lutte contre le VIH. Au contraire, ce souci des droits de l'homme doit être la base même de notre réflexion, de notre expérience de l'épidémie si l'on veut réagir efficacement. Comment pouvons-nous en convaincre nos dirigeants? On peut faire valoir que le respect des droits de la personne humaine est une valeur en soi et on peut espérer que cet argument sera assez convaincant. Mais si cet argument ne suffit pas à convaincre les dirigeants chargés de lutter contre le VIH, on peut également chercher à les convaincre que le respect des droits de la personne humaine est en soi une mesure de prévention de l'épidémie.

LE DROIT ET LE VIH

Que faut-il en conclure pour ce qui est d'une législation sur le VIH?

Manifestement, le droit a une importante influence sur la façon dont l'épidémie est perçue dans chaque pays. Cela est devenu manifeste dès le début de l'épidémie car un grand nombre des personnes touchées, comme les travailleurs sexuels, les homosexuels masculins et les toxicomanes faisaient déjà l'objet de dispositions légales punitives. De plus, la crainte engendrée par l'épidémie a fait que les réponses se fondant sur un modèle punitif, restrictif de la loi ont été les plus courantes. L'histoire de Dominic n'est qu'un exemple parmi d'autres.

En ce sens, le droit a toujours été un élément important du contexte dans lequel vivent les personnes touchées par le VIH et dans lequel les interventions ont été entreprises. Il ne s'agit bien sûr que d'un élément de contexte, mais souvent d'importance critique - à la fois dans un sens symbolique et pratique.

Nous comprenons l'importance du droit dans le contexte de l'épidémie. Mais plus difficile et plus importante est la question de savoir comment utiliser le droit (ou dans certaines occasions ne pas l'utiliser) pour progresser de façon constructive et appropriée dans notre réponse au VIH.

A maints égards, les principes qui devraient inspirer la législation sur le VIH sont très simples. Je voudrais en évoquer quatre devant vous aujourd'hui.

a) Une législation qui protège et qui soutienne

Le premier point, je l'espère, est évident. La loi peut et doit être utilisée pour mettre en place un cadre qui protège et qui soutienne les personnes affectées par l'épidémie et qui ne soit pas répressif. Cela est un élément critique du climat que je décrivais à l'instant - le climat de collaboration et d'appui mutuel qui souligne la communauté d'intérêts entre les personnes infectées et non infectées, et entre les pouvoirs publics et l'individu. Ce n'est que dans un tel climat que nous pourrons être convaincus que nos efforts pour réduire la transmission du VIH et que les soins dispensés aux personnes affectées auront l'effet optimal.

La création d'un climat légal favorable peut comporter à la fois des interventions juridiques négatives et positives. Par la première nous entendons que dans un certain contexte l'absence de certaines lois est nécessaire. Les lois qui ne doivent pas exister sont celles qui organisent une discrimination contre les personnes vivant avec le VIH, qui les éloignent de leur communauté et qui font que les personnes concernées seront moins susceptibles de prendre part à l'entreprise commune menée pour réduire les effets de l'épidémie. On peut citer des exemples de lois de ce genre :

  • Les lois qui font de l'homosexualité un délit.
  • Les délits relatifs à la toxicomanie et à la prostitution qui font qu'il est plus difficile d'atteindre les toxicomanes et les travailleurs sexuels pour leur proposer des mesures de prévention du VIH.
  • Les lois qui restreignent la possibilité de se procurer des préservatifs, des aiguilles et des seringues.
  • La censure, les lois sur la radiodiffusion qui limitent la diffusion de l'information sur le comportement sexuel à moindre risque.
  • Les lois qui permettent le dépistage du VIH sans le consentement des personnes vivant avec le VIH ou qui autorisent leur mise en détention.
  • Les lois sur l'immigration et les voyages qui limitent les déplacements entre pays des personnes vivant avec le VIH.

Ces lois n'ont aucune place dans une réponse judicieuse et sensible à l'épidémie, et doivent être abolies.

Mais il y a également des interventions légales positives - celles qui encouragent activement le climat favorable que j'ai décrit. Ce sont les suivantes :

  • Les lois relatives aux droits de la personne humaine qui donnent force obligatoire aux droits tels que le droit à la vie privée, le droit à la protection contre les fouilles et la prise de corps illégale et le droit à la protection contre la détention arbitraire.
  • Les lois contre la discrimination, qui prévoient réparation dans l'éventualité d'une discrimination dans l'emploi, le logement, l'accès aux soins de santé, etc., contre les personnes vivant avec le VIH, leur famille ou leurs amis.
  • Les dispositions légales qui protègent la confidentialité de l'information sur le statut sérologique d'une personne.
  • Les lois subordonnant l'administration d'un test de dépistage du VIH au consentement de la personne intéressée.
  • Les lois qui encouragent des pratiques appropriées sur le lieu de travail, par exemple les méthodes de lutte contre l'infection et une action éducative au sujet du VIH auprès des employés.

Ce sont là quelques exemples parmi d'autres. Le principe du choix d'une législation sur le VIH doit être d'utiliser la loi non pas comme une arme mais comme un instrument de protection, respectant la valeur éminente de la personne humaine et renforçant les efforts collectifs pour lutter contre les effets de l'épidémie.

b) L'éthique et le droit

Il est devenu courant au sujet de la politique de lutte contre le VIH, de parler simultanément d'éthique et de droit. Cela s'explique par des raisons évidentes, car les dilemmes éthiques se jouent invariablement en termes juridiques. Néanmoins, confondre le droit et l'éthique revient parfois à cacher le fait qu'il peut exister des tensions entre les impératifs éthiques et les obligations légales. Il est donc utile d'examiner les corrélations entre le droit, l'éthique et l'épidémie.

On voudrait se convaincre que l'éthique et le droit vont la main dans la main. En tant que juriste, je sais que cela n'est pas vrai, et j'imagine que la plupart d'entre vous n'ont pas besoin d'un juriste pour le savoir. L'épidémie donne lieu à certains dilemmes très complexes - faut-il dire par exemple à la femme d'un homme ayant le VIH qu'elle court un risque - de sorte que la législation existante n'est pas un mécanisme assez subtil pour aborder le problème. Il se peut que les principes juridiques existants ne suffisent pas à réconcilier tous les intérêts différents et il se peut qu'ils conduisent à des résultats inadéquats et anormaux.

Cependant, les insuffisances potentielles du droit existant ouvrent des possibilités. Etant donné le grand nombre de questions juridiques nouvelles soulevées par l'épidémie, l'élaboration de nouveaux principes juridiques, de nouvelles solutions, sera nécessaire. La possibilité se présente donc d'orienter le droit dans le sens qui nous paraîtra souhaitable - en d'autres termes, de faire en sorte que ce soient des considérations éthiques qui animent la réforme du droit et non pas l'inverse. Prenons la question de savoir s'il faut révéler le statut sérologique d'un homme à son épouse; les principes juridiques risquent en pareil cas d'être incertains, et tout magistrat appelé à statuer sera, presque certainement, moins bien équipé pour parvenir à une décision que l'ensemble d'entre nous ici aujourd'hui. Il existe donc une possibilité bien réelle qu'un débat éthique prudent et informé puisse guider l'évolution du droit dans ce domaine. Les directives éthiques appropriées peuvent même signifier que le droit ne sera pas nécessairement directement concerné. A tout le moins, de telles directives aideront à modeler le droit de la meilleure façon possible.

c) Le droit comme instrument du changement de comportement

Mon troisième point, je l'avancerai avec une certaine prudence, car il s'agit d'une question complexe, controversée et à maints égards périlleuse. Il s'agit cependant d'une question qu'il faut absolument étudier si l'on veut utiliser toutes les possibilités offertes par le droit dans la réponse à l'épidémie d'infections par le VIH. Le problème que j'évoque tient à l'idée que le droit peut être utilisé activement comme instrument permettant de modifier les comportements personnels.

Pour bien comprendre ce point, il faut se rendre compte de l'interdépendance complexe entre le droit et la société dans laquelle il fonctionne. Si à un certain niveau le droit est un produit des valeurs sociales et culturelles prédominantes dans une communauté donnée, il peut également être un instrument permettant de définir, de renforcer et dans certains cas d'encourager activement certaines valeurs et pratiques. En tolérant ou au contraire en interdisant certaines formes de comportement ou d'expression des valeurs culturelles, le droit peut être un puissant instrument pour modeler ou renforcer ces comportements et ces valeurs.

Je ne voudrais pas surestimer la mesure dans laquelle le droit peut être utilisé pour susciter un changement de comportement. Assurément, la coercition légale a rarement réussi, dans le passé, à susciter une modification des comportements personnels, et il n'y a pas de raison de penser que l'épidémie d'infections par le VIH soit à cet égard différente. Il est cependant possible que, conjuguée avec d'autres mesures, une certaine intervention légale puisse être utilisée activement pour susciter un tel changement.

On peut citer en exemple l'effet des lois obligeant les propriétaires de maisons de tolérance à exiger que leurs clients utilisent des préservatifs. En pratique, une telle loi est difficile sinon impossible à faire appliquer, et son effet immédiat est par conséquent sujet à caution. Cependant, certains indices donnent à penser qu'une telle loi peut aider à encourager l'usage des préservatifs, ne serait-ce que parce que son existence fait qu'il est plus facile pour les prostituées d'exiger de leurs clients qu'ils utilisent un préservatif. La législation peut être un instrument pour susciter un changement de comportement allant dans ce sens.

Si l'on sort du domaine restreint de la politique de lutte contre le VIH, on peut également envisager d'autres moyens d'utiliser le droit, même indirectement, pour réduire la vulnérabilité au risque d'infection par le VIH. Là où cette vulnérabilité s'explique par la pauvreté et par la dépendance économique, comme dans le cas où la vente du rapport sexuel est la seule source de revenu d'une personne, ou dans celui où les femmes se voient privées de droits économiques indépendamment de leur appartenance à l'unité familiale, les lois qui permettraient de résoudre ces problèmes - par exemple, par une modification du régime foncier ou de la réglementation du crédit - pourraient aider à modifier les comportements qui propagent le VIH. Si les femmes sont incapables de se protéger elles-mêmes contre le virus du fait de leur position d'infériorité dans leurs relations avec la collectivité, les lois telles que celles qui visent le viol dans le mariage ou l'âge légal du mariage ou du consentement sexuel, les lois qui protègent les droits propres de la femme, sont susceptibles d'élargir les choix offerts aux femmes dans le contexte de l'épidémie.

Il est donc important d'étudier les moyens par lesquels le droit pourrait concourir de façon constructive et active à la réponse à l'épidémie d'infections par le VIH.

d) Mobiliser les juristes

Le dernier point que j'évoquerai devant vous a une importance critique. Il vous faut trouver les moyens d'inciter les juristes, dans vos pays, à s'occuper de ces questions. Ce n'est pas qu'il manque de juristes qui seraient disposés à s'occuper de questions sociales de cet ordre. Simplement, la plupart des juristes estiment que le VIH n'a pratiquement rien à voir avec eux - où encore ils n'estiment pas que le droit ait beaucoup à voir avec le VIH. Vous seriez surpris d'apprendre combien on me demande souvent ce que je fais, en tant que juriste, dans le domaine du VIH.

Mon propre travail, dans cette région du monde, m'a cependant appris que si vous vous mettez à parler avec les juristes au sujet du VIH, il est très facile de susciter un intérêt et même de l'enthousiasme. Il faut trouver les moyens de mettre à profit cette ressource qu'offrent les juristes, dans nos propres pays. Il faut trouver des juristes disposés à se prononcer pour une réforme du droit au sujet du VIH, à donner des conseils juridiques aux personnes affectées par l'épidémie et à défendre des causes exemplaires devant un tribunal si nécessaire. Ce n'est qu'en constituant un groupe de juristes informés que l'on pourra s'assurer que les questions juridiques soulevées par l'épidémie seront correctement traitées.

La proposition du PNUD de créer un réseau juridique, face à l'épidémie, dans cette région du monde a suscité une magnifique réponse. Il faut trouver les moyens d'entretenir cet élan. Nous savons que le droit peut être utilisé de façon constructive en réponse à l'épidémie. Ce qui est important, à ce stade, c'est de ne pas laisser cette possibilité se perdre.


Remerciements

Le présent document, rédigé par Julie Hamblin, est le texte d'un exposé en plénière lors du deuxième Congrès international sur le Sida en Asie et dans le Pacifique, qui a eu lieu à New Delhi du 8 au 12 novembre 1992.


Note biographique

Julie Hamblin est associée avec Ebsworth et Ebsworth à Sydney (Australie), et se spécialise dans les aspects juridiques et éthiques de la politique de santé. Elle se consacre depuis de nombreuses années au droit et aux politiques en matière de VIH en Australie, en Amérique du Nord, en Asie, en Afrique et en Europe de l'Est, et est l'auteur de textes sur le droit et le VIH en Australie et au Canada, ainsi que d'articles sur une série d'autres questions du droit de la santé, dont la confidentialité et l'éthique de l'allocation des ressources en matière de santé. Elle est consultante auprès du Programme des Nations Unies pour le développement pour les questions d'éthique et de droits de la personne humaine liées à la réponse à l'épidémie de VIH dans les pays en développement.