James Gustave Speth
Administrateur
Programme des Nations Unies pour le développement
Depuis des siècles, les biens publics nationaux font partie de la théorie économique du gouvernement. Comme le sait bien tout étudiant en sciences politiques, l'idée
selon laquelle la société a besoin du gouvernement pour contrebalancer les échecs du marché en matière d'allocation et de distribution efficace et juste des ressources, n'a rien de nouveau. En outre, il s'agit là d'une
idée conservatrice qui part de l'hypothèse que les biens et services privés constitueront toujours l'essentiel des achats du public. Il faut laisser les marchés fonctionner. Et pourtant, il faut bien qu'une tierce
partie fournisse les ''biens de consommation collectifs'' dont la société a également besoin, mais que le secteur privé ne fournit pas par manque d'incitation adéquate.
On pourrait, comme Adam Smith, estimer que
l'Etat a un rôle à jouer, en tant que fournisseur de biens publics, dans quelques domaines : maintenir la masse monétaire, faire respecter les droits de propriété, encourager la promotion de marchés compétitifs, assurer
la fourniture d'une défense nationale et l'administration de la justice. Ou l'on pourrait affirmer que les sociétés orientées vers le bien-être des personnes nécessitent une gamme importante de biens fournis par l'Etat,
de la sécurité sociale, des services sanitaires et de l'aide aux étudiants, aux transports publics, aux parcs nationaux et aux coupons alimentaires. Mais quelque soit le point de vue des uns ou des autres dans ce débat,
il est largement reconnu que les biens publics et les services nationaux jouent un rôle fondamental dans le bien-être du public et que les gouvernements et les marchés doivent coopérer s'ils veulent les fournir.
Ce
livre applique le concept de bien public à tous les pays. Ce faisant, il change les dimensions du débat et élève le concept à un niveau d'importance nouveau et urgent. Dans un premier temps, les auteurs font observer
que, dans de nombreux domaines politiques, des questions considérées jadis comme étant d'intérêt purement national s'appliquent aux pays limitrophes et ont une portée et des incidences mondiales. Il suggère que le
phénomène de la mondialisation nécessite une théorie des biens publics mondiaux, théorie qui permettrait d'atteindre des objectifs cruciaux tels que la stabilité financière, la sécurité humaine ou la diminution de la
pollution de l'environnement. En fait, ils font remarquer que de nos jours, nombre de crises internationales trouvent leur origine dans la grave insuffisance de biens publics mondiaux.
Considérons par exemple le cas
de la sécurité humaine mondiale. Quand ce débat a commencé à prendre forme, le rapport sur le développement humain de 1994 examinait les menaces posées à la paix mondiale en terme d'une série de défis qui transcendent
les frontières : croissance démographique incontrôlée, disparité des chances économiques, dégradation de l'environnement, migration internationale excessive, production et trafic de stupéfiants et terrorisme
international. Ce rapport soutenait que le monde avait besoin d'un nouveau cadre de coopération internationale pour faire face à ces menaces mondiales. Cet argument est tout aussi valable aujourd'hui, alors que nous
réfléchissons aux diverses manières d'aborder toute une gamme de questions de politique internationale, des problèmes des droits de l'homme et de la santé aux problèmes du travail et de l'environnement. Une théorie des
biens publics mondiaux constituerait une partie essentielle de ce nouveau cadre, et encouragerait une nouvelle approche de l'aide au développement.
Après tout, la société a toujours été disposée à dépenser des fonds
pour des biens publics nationaux. Nous devrions être également prêts à financer des biens mondiaux qui servent nos intérêts communs, qu'il s'agissent de systèmes communs de contrôle de l'environnement, de la destruction
des armes nucléaires, du contrôle des maladies transmissibles telles que la malaria et le VIH/SIDA, la prévention des conflits ethniques ou la réduction des vagues de réfugiés. Et nous devrions être préparés à financer
ces biens par l'intermédiaire de mécanismes novateurs fondés sur les principes de la réciprocité et de la responsabilité collective, principes qui vont au-delà du concept de l'aide publique au développement (APD).
Certes, nous aurons toujours besoin de l'APD, une aide publique réformée et reorientée. Son objectif principal devrait être de faciliter l'élimination de la grande pauvreté par le biais du développement humain durable.
En fait, alors que les 20 % les plus riches de l'humanité sont 135 fois plus nantis que les 20 % les plus pauvres, et alors que la pauvreté se propage dans toutes les sociétés, mais en particulier dans les pays en
développement, il existe un besoin urgent d'accroître le niveau d'aide publique au développement.
Mais la pauvreté ne peut pas être éliminée sans la paix, la stabilité financière ou la sécurité de l'environnement. Il
est impossible d'arriver à un développement humain durable, si on ne peut pas empêcher les conflits, gérer les marchés avec prudence ou renverser le phénomène de la déperdition des sols, de l'énergie, de l'eau potable
et de l'air propre. La justice entre les générations ne pourra pas se réaliser sans un système international permettant de déterminer et de répartir les coûts environnementaux, de faire face aux effets déstabilisateurs
de structures financières faibles ou d'aider partout dans le monde les personnes à bénéficier de l'accumulation des connaissances mondiales. Les responsabilités qu'entraînent de tels problèmes, ainsi que les origines et
les incidences de ces derniers dépassent les frontières nationales. Outre l'APD, il nous faut donc mettre en place une nouvelle forme de coopération internationale qui englobe les échanges commerciaux, la dette, les
investissements, la circulation des capitaux et la technologie, et qui inclut des paiements et des incitations afin que les pays garantissent une offre adéquate de biens publics mondiaux. On trouvera dans ce volume des
idées sur la façon dont un tel système pourrait être érigé et financé.
Je ne peux m'empêcher de penser que ce livre relancera le débat sur le futur de la coopération internationale au cours du prochain millénaire.
C'est un ouvrage qui mérite d'être lu de très près, et de faire l'objet d'un débat vigoureux de la part de toutes les personnes concernées. En raison du phénomène de mondialisation et de l'accroissement continu de
l'interdépendance, cet ouvrage devrait avoir un lectorat important. Nous tirerons tous un bénéfice énorme d'un monde qui fait de l'être humain sa préoccupation essentielle, qui s'attache à assurer aux générations
futures justice, durabilité et paix