Rebeca Grynspan: Remarques sur la situation en Haïti

09 mars 2011

La situation en Haïti
Remarques de Rebeca Grynspan, administratrice associée du Programme des Nations Unies pour le développement et secrétaire générale adjointe des Nations Unies
Audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale
Paris, le 9 mars 2011

Monsieur le président de la Commission, honorables membres du parlement, c’est un honneur pour moi de m’adresser à vous aujourd’hui au nom du Programme des Nations Unies pour le développement et en ma qualité de représentante suppléante des Nations Unies au sein de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti.

Permettez-moi de commencer mon propos en remerciant le président Poniatowski de m’avoir aimablement invitée à venir m’exprimer devant cette Commission sur la situation en Haïti.

Les treize derniers mois ont été la période la plus traumatisante de l’histoire récente, pourtant déjà fort troublée, d’Haïti. Permettez-moi de passer en revue rapidement les faits les plus pertinents à ce sujet.

Le 12 janvier 2010, un séisme de 47 secondes a touché Haïti, faisant 330 000 tués et 300 000 blessés, selon les dernières statistiques officielles émanant du gouvernement. Près de 3,5 millions d'individus ont été directement affectés par la catastrophe, soit le tiers de la population totale du pays.

Le gouvernement a perdu près de 33 pour cent de ses fonctionnaires et la police nationale 20 pour cent de ses effectifs. Sur les 17 centres de détention du pays, 8 prisons ont été totalement ou partiellement détruites et 60 pour cent des prisonniers se sont évadés.

60 pour cent des bâtiments gouvernementaux et administratifs ont été détruits, ce qui a entraîné une diminution considérable des capacités, déjà fort réduites, de l’État.

Près de 200 000 habitations se sont effondrées ou ont été très sérieusement endommagées. Il en va de même pour 80 pour cent des écoles de Port-au-Prince et 60 pour cent des établissements scolaires dans les autres régions sinistrées. Au total, il a été estimé que le séisme a généré 10 millions de mètres cubes de débris.

En 47 secondes, le pays aurait ainsi perdu 120 pour cent de son Produit national brut de 2009, ce qui a mis à l’arrêt les avancées économiques et sociales qui avaient commencé à émerger durant les années précédentes et annihilé tout espoir d’atteindre le taux de croissance de 4 % escompté pour 2010. La gravité de l’impact de ces événements pourra être d’autant mieux jugée à sa juste valeur si l'on considère que le rapport intermédiaire du PNUD sur l’état d’avancement des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), établi en mars 2009, prévoyait que Haïti serait en bonne posture pour réaliser trois des huit OMD, à savoir, assurer l’éducation primaire pour tous, réduire la mortalité des enfants et combattre le VIH/sida. Aujourd'hui, de l’avis général, il est fort probable qu’Haïti ne pourra réaliser aucun OMD.

Le séisme de janvier 2010 a été suivi par l’apparition, au mois d’octobre, d’une épidémie de choléra qui s’est rapidement propagée à l’ensemble des régions du pays. De mémoire d'homme, cet épisode était le premier du genre à intervenir en Haïti. À ce jour, l’épidémie a touché plus de 230 000 personnes, faisant 4 539 victimes. Grâce aux efforts importants déployés pour lutter contre la maladie, le nombre de nouveaux cas de contamination recensés par semaine a diminué, passant de 12 000 cas au plus fort de l’épidémie à moins de 4 000 actuellement. Le taux de létalité à Haïti est désormais inférieur à un pour cent de décès par jour, alors qu’il était de douze pour cent au début de l’épidémie, ce qui est conforme au niveau établi par les normes internationales pour les cas de choléra correctement maîtrisés. Les moyens efficaces mis en œuvre pour traiter cette épidémie n’auraient pas été possibles sans l’aide considérable apportée par les organisations sanitaires et humanitaires.

Le 28 novembre 2010, les haïtiens étaient appelés à voter pour le premier tour de l’élection présidentielle et des élections législatives. L’annonce des résultats préliminaires de l’élection présidentielle le 6 décembre 2010 a déclenché des émeutes et des troubles civils généralisés, du fait des accusations de fraude portées à l’encontre du candidat représentant le parti au pouvoir.

Après ce bref tour d’horizon, permettez-moi à présent de mettre en lumière les avancées réalisées grâce aux efforts conjoints de la communauté nationale et de la communauté internationale :

Premièrement, le pays a retrouvé une stabilité politique, bien que précaire, à l'issue de l’annonce de l’acceptation, par la Commission électorale provisoire, des recommandations de l’Organisation des États américains et de la proclamation de Mirlande Manigat et Michel Martelly comme étant les deux candidats en lice pour le second tour de l'élection présidentielle. De manière générale, ce résultat a été bien accueilli en Haïti (malgré les quelques voix dissidentes qui se sont élevées pour réclamer l'annulation des élections) et a constitué un jalon important dans la résolution de la crise politique. Selon le calendrier électoral prévu, le second tour de l’élection présidentielle devrait se dérouler le 20 mars. Les résultats préliminaires du vote seraient publiés le 31 mars et les résultats finaux annoncés le 16 avril. Le PNUD a assuré l’administration de l’ensemble des financements internationaux reçus au titre du cycle électoral 2010-2011 et fourni l’essentiel de l’assistance technique et des activités de conseil pour les élections législatives et l’élection présidentielle en Haïti. On ne soulignera jamais assez l’importance de mener à son terme le processus électoral en cours.

Deuxièmement, du point du vue humanitaire et en matière de relèvement précoce, il est possible de mettre en avant les réalisations suivantes, malgré les difficultés majeures rencontrées et aussi les erreurs commises tout au long du processus. Permettez-moi de vous faire part de quelques faits et chiffres pertinents :

  • Au plus fort de la crise, des abris d’urgence ont été fournis à 1,5 million de personnes. Plus de 11 000 latrines ont été construites. Aujourd’hui, selon les dernières estimations, 810 000 personnes continuent de bénéficier des abris d’urgence, soit deux fois moins qu’au mois de janvier de l’année passée, et la population vivant dans les camps continue de décroître.
  • Durant les six semaines ayant immédiatement suivi la survenue du séisme, le Programme alimentaire mondial a fourni de la nourriture à quelque 4 millions d’haïtiens. Aujourd’hui, il continue d'assurer une aide alimentaire à près de 2 millions de personnes. En outre, 1,1 million d’enfants reçoivent des repas quotidiens par le biais du Programme national de distribution de repas scolaires.
  • Au cœur de l’urgence, plus de 1,7 million de personnes recevaient régulièrement de l’eau potable. Aujourd’hui, l’eau potable est fournie quotidiennement à 1,2 million de personnes. Qui plus est, aucune maladie majeure ne s’est déclarée dans les camps.
  • À ce jour, plus de 2 millions de mètres cubes de décombres ont été extraits. Le processus de déblaiement peut désormais se faire à un rythme plus soutenu, car un nombre croissant de sites deviennent plus accessibles, à condition que les financements nécessaires soient assurés. L’expérience du PNUD à Léogâne, épicentre du séisme, a autorisé la mise en œuvre de projets similaires à Port-au-Prince. À Léogâne, une approche à base communautaire a permis de retirer 70 % des décombres grâce au concours des autorités locales, du secteur privé, des organisations non gouvernementales et des habitants sinistrés eux-mêmes, qui ont été recrutés pour participer à la reconstruction de leur communauté. 
  • Depuis janvier 2010, les programmes de travail contre rémunération et les programmes d’amélioration des moyens de subsistance qui ont lancés, à la suite du séisme, par le PNUD, les Nations Unies et d’autres partenaires, notamment parmi les donateurs bilatéraux, ont contribué à créer des emplois à court terme pour 500 000 personnes, embauchées pour effectuer des travaux tels que le déblayage des décombres facilement accessibles, le ramassage des ordures ou le nettoyage des canaux.
  • Plus de 95 pour cent des enfants scolarisés avant le séisme sont depuis retournés à l’école.
  • Ceci a été rendu possible grâce à l’ampleur de la réponse internationale à la tragédie de Haïti : en mars 2010, au cours de la Conférence ministérielle sur Haïti, conjointement organisée par les États-Unis et les Nations Unies, en coopération avec le gouvernement d’Haïti et avec l’appui du Brésil, du Canada, de l'UE, de la France et de l’Espagne, les donateurs se sont engagés à verser 5,57 milliards de dollars américains, dont 2 milliards durant l’année 2010. À la fin du mois de décembre 2010, les donateurs s’étaient déjà acquittés de 64 pour cent de leurs promesses de dons, mais ce chiffre tombe à 30 % lorsque l’on exclue l'allègement de la dette. La distribution de ces fonds a été effectuée, à hauteur de 23 pour cent, par le biais du Fonds de reconstruction d’Haïti. La France a également contribué au Fonds de reconstruction d’Haïti, et sa contribution a permis de répondre de manière plus rapide et plus efficace aux priorités du gouvernement haïtien, notamment en matière d’aide budgétaire.

Par ailleurs, le rôle et la valeur ajoutée de la coopération décentralisée ont été essentiels, dans le cadre de cet effort, pour accélérer la mobilisation et assurer un déploiement rapide de l’aide

  • Cependant, le déboursement des promesses de dons pour 2010 et 2011 non encore honorées sera critique pour la nouvelle phase des efforts de reconstruction. 
  • La capacité d’Haïti à se maintenir à flot, dans le présent et à l’avenir, est en partie imputable à l’attention et à l’engagement internationaux, qui n’auraient pu être possibles sans l’établissement de la Commission Intérimaire de la Reconstruction d'Haïti (CIRH), un organe créé pour coordonner et superviser les efforts de relèvement et de reconstruction. La CIRH est co-présidée par Jean-Max Bellerive, le premier ministre haïtien, et William J. Clinton, l’ancien président des États-Unis d’Amérique. Elle dispose d’un conseil d’administration sui generis, composé à 50 % de représentants du gouvernement et de la société civile en Haïti et à 50 % de représentants des principaux pays donateurs et des organisations internationales. M. Pierre Duquesne, qui représente le gouvernement français au sein de la CIRH, a apporté des contributions extrêmement importantes et significatives en relation au cadre juridique, au positionnement stratégique et aux opérations de la Commission. Jusqu’en décembre 2010, la CIRH a approuvé des projets dans le cadre des priorités fixées par le Plan national, pour un montant total de 3 milliards de dollars américains. La CIRH offre un véritable espace pour établir la coordination, le dialogue stratégique et la complémentarité entre l’aide bilatérale et multilatérale, les acteurs publics et privés, les organisations internationales et nationales et le gouvernement d’Haïti.

Tous ces exemples montrent que des avancées significatives ont été réalisées à ce jour.

Cependant, certains défis cruciaux restent encore à relever :

  • Tout d’abord, l’intervention la moins réussie se rapporte à la violence faite aux femmes, qui reste un problème grave et généralisé, à la fois dans les camps et à l’extérieur.
  • La transition de la phase humanitaire à la phase du développement a été lente et continue d'être semée d'embûches. Il va sans dire que ce séisme dévastateur et ses crises subséquentes ont exacerbé et amplifié la plupart des défis structurels auxquels Haïti était confronté avant le 12 janvier 2010 : capacités institutionnelles et administratives insuffisantes, centralisation excessive, vulnérabilité économique, inégalités socioéconomiques flagrantes et pauvreté chronique extrême, dégradation environnementale, système politique fragile et polarisé, insécurité rampante et faiblesse des institutions de l’État de droit. Par conséquent, nous ne sommes pas simplement aux prises avec un « effort de reconstruction » mais bel et bien avec un processus de transformation globale. Loin d’impliquer les seules personnes touchées par le séisme, ce processus couvre également les besoins de la population dans son ensemble, qui, tout comme les personnes déplacées dans les camps, n’a pas accès aux services les plus élémentaires, et qui leur sont principalement fournis par les organismes humanitaires. 

Étant donné la lenteur du processus de rétablissement et de renforcement des capacités de l’État à fournir les services de base, il est nécessaire d’agir avec prudence et de mettre en place une planification qui prévoit suffisamment de ressources pour passer d’une aide axée sur les besoins humanitaires à l’effort orienté vers le développement. Les organisations humanitaires s'inquiètent de ce qu'en dépit des avancées enregistrées sur le front humanitaire, l’Appel humanitaire consolidé en faveur d'Haïti pour 2011 n'a été provisionné, à ce jour, qu'à hauteur de neuf pour cent. Ces fonds devraient permettre d’aider à la réinstallation et aux transferts volontaires de quelque 810 000 personnes déplacées dans leur propre pays, de soutenir les efforts continus en matière de prévention et de traitement liés au choléra et de financer les préparations nécessaires avant la prochaine saison des ouragans.

  • Sur le plan du relèvement, il est désormais primordial d'agrandir à l’échelle et d’accélérer la mise en œuvre des projets. La population a fait preuve d’une grande patience, mais elle endure de terribles souffrances. Il est essentiel, pour assurer le succès des opérations, d’éviter les retards dus à l'insuffisance des capacités, à la lenteur des déboursements ou aux écarts de financement. La fourniture de services de base au niveau communautaire ainsi qu’une réponse qualitative plus soutenue dans les secteurs du logement et du déblaiement en vue d'accélérer la reconstruction est le moyen le plus rapide de réactiver l'économie, de générer des emplois et des petites entreprises, et de permettre aux personnes déplacées de réintégrer leur quartier.
  • La concentration des efforts autour de Port-au-Prince a été excessive, malgré le fait que la décentralisation et la gestion du territoire aient été incluses dans le Plan d'action pour le relèvement et le développement national d'Haïti. Cette préoccupation a été l’un des principaux domaines d’intérêt de la coopération française en Haïti et devrait constituer un axe majeur pour les activités futures. Les actions de coopération décentralisée que bon nombre d’entre vous avez menées au profit des communautés locales haïtiennes ont été très précieuses.

Pour contribuer à cet effort, le PNUD et le gouvernement d’Haïti ont entrepris d’élaborer des feuilles de route pour la réduction des risques sismiques et le micro-zonage des risques de séismes comme une condition nécessaire à la gestion territoriale et à la planification urbaine.

  • Pour conclure, permettez-moi de revenir sur trois points importants :

Selon Edmund Mullet, le Représentant spécial du Secrétaire général en Haïti, « l’absence de l’État de droit a réduit à néant la confiance du people en son gouvernement, ce qui a entraîné la mise en place d’une corruption généralisée et contribué de manière essentielle à l’instabilité politique dans le pays. L’État de droit est certes associé à la police, aux prisons, et à la justice, mais il est également indissociable des notions liées au cadastre, au registre des naissances, aux codes relatifs à la construction et au bâtiment, et aux lois commerciales : il s’agit en effet de la capacité de l’État à percevoir les taxes pour garantir un niveau de sécurisé juridique permettant de promouvoir l’esprit d’entreprise et les investissements y afférents et la création d’emploi, afin de faciliter le développement économique ».

…Nous devons réfléchir et essayer de comprendre pour quelles raisons, après tant d'années d’efforts et de ressources consacrées aux différents projets entrepris dans ce domaine, les résultats sont limités et si peu significatifs. Une partie de la réponse se trouve dans le fait que « les interventions en appui à l’État de droit ont largement été impulsées par les donateurs. …or pour que l’État de droit s’enracine dans les mentalités, il doit être appuyé par la population locale ». Les Nations Unies et le PNUD ont un rôle majeur à jouer dans cette orientation !

Mon deuxième point est en fait une préoccupation, qui concerne la volatilité des prix des matières premières et des combustibles, une des priorités de l'agenda du G20 sous Présidence française.

Mon troisième et dernier point s’articule autour de la réflexion suivante : il est impossible de reconstruire un pays à coup de projets. Les seuls acteurs capables de fournir l’effort nécessaire à la mesure de l’échelle souhaitée pour la reconstruction et la transformation d’Haïti sont les haïtiens eux-mêmes. Pour accompagner cet effort, ils n’ont pas seulement besoin de projets mais de cadres d’orientation pour mener à bien ces projets par eux-mêmes. Ils ont besoin de disposer de normes, de mécanismes, de crédit, d'assistance technique, de graines... ils ont besoin d'un gouvernement capable, de politiques adéquates et doivent apprendre les règles du jeu afin qu'ils puissent, comme ils l'ont déjà fait si souvent de par le passé, améliorer leurs moyens de subsistance pour assurer à leur famille une vie meilleure. La perspective d'assister à un transfert démocratique réussi et pacifique du pouvoir au mois d’avril prochain, associé à l’avènement d’un leadership responsable et visionnaire, soutenu par une communauté internationale responsable et fermement engagée à l'égard de ce pays constitue une immense opportunité pour l’avenir d’Haïti.

Audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale