Une association haïtienne de lutte contre le sida primée par le Prix Ruban Rouge


La Ministre de la Santé et des Affaires sociales française Marisol Touraine remet le Prix du Ruban Rouge à Steeve Laguerre (directeur exécutif) et Reginald Dupont (coordonnateur) de la Fondation SEROvie à Washington, le 25 Juillet 2012. Photo: ONUSIDA/Y.Gripas

Le 27 juillet 2012, la Fondation  haïtienne SEROvie a reçu à Washington le prix Ruban Rouge, une reconnaissance à l’échelle internationale de ses efforts dans la lutte contre le VIH/Sida en Haïti.

« Quand on est monté sur la scène pour recevoir le prix, j’étais parcouru par plusieurs émotions. Fier de représenter mon pays Haïti devant les 3 000 associations venant des quatre coins du monde. Et heureux de récolter le fruit de nos efforts », se rappelle Reginald Dupont, coordonnateur de la Fondation SEROvie. « Ça n’a pas toujours été facile de travailler en Haïti en ayant comme bénéficiaires les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes. C’est un défi de tous les jours mais il est récompensé par le sourire de nos bénéficiaires et aujourd’hui par la communauté internationale. »

A retenir

  • 2,2% : taux de prévalence du sida en Haïti
  • 18,1% : taux de prévalence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes
  • Le risque de transmission du VIH/sida et autres maladies sexuellement transmissibles est plus élevé le chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes
  • SEROvie est la seule association haïtienne qui offre des services à cette minorité sexuelle
  • Depuis sa création en 2006, le prix Ruban Rouge a été décerné à deux institutions haïtiennes : POZ (Promoteur Objectif Zerosida) en 2008 et SEROvie en 2012

Ils étaient plus de 20 000 délégués et activistes de quelque 190 pays réunis à Washington à l’occasion de la 19e Conférence internationale sur le sida. A l’issue de la conférence est décerné le prix Ruban Rouge qui vient reconnaitre les initiatives communautaires les plus novatrices dans la lutte contre le VIH/SIDA. Parmi les 10 lauréats du prix, la Fondation haïtienne SEROvie.

L’association est née en 1998 lorsqu’un groupe de personnes du Groupe de recherche et d'action anti-SIDA et anti-discrimination sexuelle (GRASADIS) ont décidé d’être plus actifs et d’offrir des services pour l’ensemble des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT). La mission de SEROvie est de sensibiliser cette catégorie de la population, lui offrir un suivi psychologique avec une emphase particulière sur les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Pourquoi ? Parce que le risque de transmission du VIH est plus élevé dans cette catégorie. En Haïti, une étude récente du Ministère de la Santé Publique et de la Population menée par Population Services International – PSI (organisation non gouvernementale qui œuvre dans le domaine de la santé) révèle que le taux de prévalence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes est de 18,1%, alors que le taux de prévalence à l’échelle nationale est de 2,2%.

Une meilleure écoute des besoins des bénéficiaires et une analyse profonde des facteurs qui peuvent améliorer les conditions de vie de ces personnes et ainsi faciliter le travail de prévention a permis à SEROvie de se démarquer et d’emporter le prix Ruban Rouge.

« Nous travaillons dans un domaine doublement tabou : le VIH d’un côté et les homosexuels de l’autre. Pour cela nous devons nous adapter et être flexible par rapport aux besoins de nos bénéficiaires. Ils requièrent la confidentialité et la discrétion pour éviter d’attirer l’attention de leur voisinage ou de leur famille, qui pour la plupart des cas rejettent leur identité sexuelle, explique Reginald. Il est plus facile de toucher un plus grand nombre de personnes en adoptant cette démarche ».

Pour ce faire, la Fondation  travaille avec plus de 200 pairs éducateurs sur six départements, l’Ouest, le Nord, le Nord-est, le Sud, le Sud-est et l’Artibonite. Ces bénévoles connaissent bien le milieu et arrivent petit à petit à former un réseau de contacts autour d’eux. Leur meilleure forme de communication et de distribution est le bouche-à-oreille. Ils sont surtout actifs durant les fêtes patronales et autres fêtes populaires. Ils n’ont pas de bureau ou de centre, ils ciblent les personnes dans des endroits où ils sont le moins visibles, ou dans des endroits où ils se sentent protégés, comme les péristyles (temple vaudou). « Les homosexuels sont très proches des vodouisants, car ils sont plus ouverts et tolérants à leur égard. Il n’y pas ce sentiment de rejet que les homosexuels éprouvent lorsqu’il s’agit d’autres religions », explique Reginald Dupont.

Les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes sont encore plus vulnérables et mal vus lorsqu’ils sont en difficulté financière. Le travail de SEROvie consiste à les identifier, mieux les éduquer  sur leur orientation sexuelle et sur leurs droits, les sensibiliser afin d’adopter un comportement sexuel sécuritaire et renforcer leurs capacités professionnelles et leur autosuffisance individuelle. « Nous les aidons à trouver un métier, un boulot et ainsi renforcer leur capacité économique. Ainsi, la famille et la communauté se forment une autre image d’eux et ils sont petit à petit mieux acceptés dans la sphère sociale et familiale ».

Services fournis par SEROvie

  • Activité de sensibilisation individuelle et de masse
  • Soutien psychosocial
  • Production et distribution de matériel de sensibilisation: dépliants et posters
  • Distribution de préservatifs
  • Visites domiciliaires aux personnes infectées et affectées par le VIH
  • Formations professionnelles
  • Clinique
  • Émissions radio
  • Café Internet

Ça n’a pas toujours été évident pour SEROvie de s’imposer dans la société et de se faire une place dans le tissu associatif et dans le milieu de lutte contre le sida. « Notre travail demande du courage. Tous les jours, nous sommes harcelés, insultés, mal vus, critiqués. On se doit d’être novateur dans notre approche afin d’atteindre ceux qui ont besoin d’aide. Sinon, ces personnes risquent de rester dans l’ignorance du fait de leur marginalisation. On se bat pour eux. »

La plupart des bénéficiaires sont des mineurs, ce qui implique qu’ils sont sexuellement très actifs. C’est une catégorie très vulnérable qui se retrouve confrontée à une crise identitaire et souvent à un rejet de la part de la famille. Par conséquence, ces jeunes qui ne sont pas encore en mesure de négocier leur sexualité, se retournent vers les pratiques sexuelles comme moyens de survie. Dans ces cas, le risque de transmission est démultiplié. « Intervenir auprès des mineurs est un grand défi pour nous. Il est difficile d’expliquer notre intervention auprès d’eux aux autorités nationales qui demandent aux organisations offrant des services aux mineurs qu’ils soient accompagnés d’un adulte, ou si non les considérer comme des jeunes émancipés » explique Reginald Dupont.

 SEROvie a dû attendre neuf ans avant de pouvoir rejoindre le Comité de Coordination Multisectorielle en 2011. La reconnaissance nationale n’est pas encore au rendez-vous devant d’autres priorités pressantes. Le plaidoyer auprès du Gouvernement haïtien ne vise pas à adopter une loi pour protéger les droits des minorités sexuelles mais à faire en sorte que les trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, appliquent la loi. « Les LGBT sont des êtres humains protégés par la Déclaration des droits de l’Homme. Ce que nous aimerions voir c’est une meilleure application des droits humains vis-à-vis des LGBT. Aujourd’hui, de nombreuses exactions sont perpétrées à l’égard des homosexuels du seul fait de leur orientation sexuelle, et cette injustice doit cesser. Pour leur permettre de vivre en paix et nous permettre de faire notre travail de protection et de prévention ».

En 2001, l’association d’alors avait 50 bénéficiaires. Elle en compte aujourd’hui plus de 5 000. Les principales sources de financement de l’association sont les subventions du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme qui sont gérées et administrées en Haïti par le Programme des Nations Unies pour le développement. Après 14 ans d’existence, la fondation connait un bilan plutôt positif. « Nous intervenons selon notre connaissance de la société haïtienne. Nous avançons à un rythme sûr, nous prenons le  temps qu’il faut pour gagner la confiance des communautés dans lesquels nous intervenons au lieu de créer le choc. Il y a des victoires çà et là. Par exemple, l’attitude de certains policiers est devenue moins agressive et moins violente vis-à-vis des LGBT. L’investissement des organisations internationales dans des séances de sensibilisation sur les droits humains, la problématique de genre, incluant la situation des LGBT auprès des policiers a eu son effet ».

Les deux derniers nés parmi les services offerts par SEROvie sont les émissions radio qui petit à petit ouvrent le débat au sein de la société haïtienne ; et la clinique inaugurée en janvier 2012. « La clinique rattachée à notre centre est un endroit où les LGBT se sentent en sécurité contrairement aux centres médicaux publics où la discrimination atteint son comble. Les personnes qui s’y rendent sont mal accueillies, dévisagées et ne reçoivent pas toujours les traitements appropriés. Certaines personnes préfèrent donc rester chez elles sans être traitées pour ne pas avoir à affronter ce monde-là et subir son regard lourd et réprobateur. On veut éviter ça à tous prix ». SEROvie continue à vouloir proposer des solutions à ses bénéficiaires. Parmi ses ambitions futures, la Fondation voudrait renforcer son service d’appui juridique a ses bénéficiaires  et offrir le service de Conseil et de Dépistage Volontaire (CDV) en mobile, afin de faciliter l’accès à ce service notamment dans les zones reculées et difficiles d’accès. A bon entendeur.