• Un septennat au service de la justice haïtienne

    03 juil. 2013

    Lorsqu’il a intégré le Programme des Nations Unies pour le développement en Haïti, Brice Bussière ne pensait pas y travailler sept ans. Le séisme de 2010 a changé la donne ! Quitter les collègues et partenaires, le pays, quand ils ont le plus besoin d’appui ? Impensable pour ce juriste de formation. Aujourd’hui, trois ans après le tremblement de terre, il quitte le pays. Bilan de sept années d’expérience au service de la justice haïtienne.

    Comment es-tu arrivé en Haïti ?

    Le hasard de la vie. Je suis arrivé en août 2005 et je suis tombé amoureux du pays et des Haïtiens. J’ai pensé plusieurs fois à partir mais le séisme a changé la donne. C’était impensable pour moi de quitter mes collègues, mes partenaires, quand il y avait le plus de besoin et que le PNUD devait être là. Heureusement, la situation s’est normalisée depuis et le moment est venu d’amener du sang neuf et de nouvelles idées.

    Comment as-tu commencé au PNUD ?

    Je travaillais à la Minustah depuis 9 mois et j’ai décroché un poste au PNUD par le circuit classique, en postulant tout simplement.

    Un pitch du projet dans lequel tu as travaillé presque sept ans ?

    J’ai commencé à travailler dans le projet état de droit en 2007 où j’ai occupé plusieurs fonctions au fil des années. J’ai d’abord travaillé sur le renforcement de l’administration de la justice dans trois juridictions (nord-est, nord-ouest, sud-est). Il s’agissait de se concentrer sur toute la chaîne pénale, c’est-à-dire la police, les juges, les commissaires, ... L’objectif a été d’améliorer le rendement de la juridiction et en de conséquence de réduire la détention préventive qui pose beaucoup de problèmes de surpopulation carcérale en Haïti. A partir de mars 2009, j’ai commencé à travailler avec l’école de la magistrature, le Ministère de la justice, les barreaux,  pour le renforcement institutionnel. La stratégie de l’époque était d’adresser nos questions au niveau politique afin que les niveaux tant locaux qu’institutionnels discutent et améliorent ensemble le système. A partir d’octobre 2011, j’ai pris la tête du projet état de droit.

    Comment le renforcement des capacités a évolué selon toi ?

    Le renforcement des capacités n’est pas quelque chose de palpable comme la construction d’un bâtiment, le nettoyage d’un site …  Les indicateurs qui permettent de mesurer une évolution s’étalent sur plusieurs années et passent par deux éléments essentiels que sont le monitoring et le mentoring/ formation. Le monitoring consiste à évaluer les progrès réalisés en fonction des objectifs et des règles fixes au départ du projet. Le mentoring consiste à accompagner les acteurs dans leur travail.

    Bien sûr, il y a une ligne rouge à ne pas franchir. Un moment, parce qu’on veut que le travail avance plus vite, on est tenté de « faire à la place » du partenaire. Or le travail du PNUD n’est pas de se substituer, mais d’accompagner.

    Votre stratégie d’action a-t-elle changé par rapport au début du projet ?

    Grace à nos expériences dans les juridictions, nous avons mis en place de nouvelles activités avec le Ministère de la justice. Traditionnellement, le PNUD approchait le secteur de la justice via la politique. Le problème en Haïti est les remaniements. En moyenne, un ministre reste moins d’un an en poste et un directeur général moins d’un an et demi. Les acteurs changent donc souvent,ce qui rend le secteur très instable. Il faut recommencer systématiquement selon les nouvelles priorités des nouveaux acteurs. C’est pourquoi nous avons développé une nouvelle stratégie en nous concentrant sur les cadres intermédiaires, les fonctionnaires de la justice qui sont les travailleurs clés dans le changement car eux restent entre 15 et 20 ans. Nous leur avons apporté une méthodologie. Les cadres intermédiaires ont fait remonter l’information qui a permis de produire une évaluation des capacités du Ministère de la justice. Apres quoi nous avons établi un plan de renforcement des capacités avec le Ministère de la justice qui a donné lieu à un document appelé « Pacte Justice », planifiant sur 5 ans les priorités de renforcement pour les cadres du ministère afin que l’institution soit plus efficace pour les citoyens.
    C’est la première fois qu’un plan de travail annuel a été est réalisé et budgété. Ce n’est plus simplement une décision arbitraire prise par le ministre, c’est avant tout un travail collectif qui responsabilise tous les acteurs du ministère.

    Quelles autres activités avez-vous mis en place avec le projet « Etat de droit » du PNUD ?

    Apres le séisme, on a mis en place des formations. En un an et demi on a formé un peu plus de 1200 personnes sur des thèmes différents à travers tout le pays. Des formations de greffiers, pour les policiers sur les techniques d’enquête et sur les femmes victimes de violence. Très important que l’enquête soit bien faite au niveau de la police pour que le travail soit bien fait au niveau de la justice. Ce premier cycle de formation s’est terminé en 2012 et résultait d’une collaboration réussie entre le PNUD et la Minustah. Puis on s’est dit, c’est bien beau de former des personnes mais après ? Dans un deuxième temps, on a donc facilité l’appropriation de ces formations par les formateurs. On a commencé à discuter avec l’administration centrale de la police judiciaire et nous avons mis en place un centre de formation continue au sein de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Aujourd’hui, les 12 policiers qui ont été formés (lire à ce sujet « La police judiciaire haïtienne se renforce ! ») donnent maintenant des formations aux nouveaux arrivants. Le PNUD les accompagne toujours, mais va se retirer. La DCPJ a désormais son propre centre de formation qui est totalement indépendant de la communauté internationale. En termes de développement c’est très remarquable. Et ce même processus est en train de se produire avec l’école de la magistrature sur les mêmes thèmes c’est-à-dire les techniques d’enquête, la prise en charge des violences sexuelles et formation des formateurs.

    Quand s’arrête le renforcement des capacités ?

    Chacun d’entre nous peut améliorer sa connaissance et ses capacités. Ce n’est pas pour rien qu’au PNUD on doit passer une partie de notre temps à se former. Si on prend l’exemple de la DCPJ, on peut se dire que d’ici à trois mois, la DCPJ pourra elle-même donner les modules de formation. Le renforcement des capacités s’arrête une fois que le partenaire est satisfait et que les objectifs de départ sont atteints. Le PNUD veut outiller le Ministère de la justice mais n’a pas vocation de rester. Ce n’est d’ailleurs pas nous qui renforçons les capacités du ministère mais c’est le ministère lui-même qui renforce ses capacités. Le meilleur exemple est que désormais, le ministère alloue environ 200 000 dollars par an à son processus de renforcement des capacités.

    En quoi l’approche du PNUD se démarque-t-elle de celle des autres acteurs du secteur de la justice en Haïti ? Quelle est la plus-value de cette approche ?

    Le PNUD ne vient pas avec ses priorités mais appuie les priorités des partenaires.

    Au niveau du projet « état de droit », le choix d’arrêter d’adresser nos questions au niveau politique mais de nous concentrer sur les cadres est une tout à fait novatrice qui a fait ses preuve et apporté une plus-value au Ministère de la justice.

    La répartition des genres est-elle respectée dans le secteur de la justice ?

    Au Ministère de la justice, sur les 19 chefs de service on a 6 femmes. Au niveau des directions de première instance on a une doyenne sur 18 doyens c’est donc peu. Ceci dit il y a une évolution par rapport aux années précédentes et on observe un fort engagement de la part du gouvernement en ce sens. En conséquence, de plus en plus de femmes vont étudier à l’école de la magistrature. On a aussi vu la nomination d’une femme à la tête de l’administration pénitencière. Il y a une grande marge de progrès c’est vrai mais il y a des signaux encourageants et il ne fait pas croire que la femme soient complètement effacée de la vie politique en Haïti. On  a eu en 2008 une femme premier ministre et il y a déjà eu des présidentes dans le passé.

    Ton rêve pour Haïti ?

    Ça serait qu’Haïti puisse aider le PNUD dans d’autres pays et qu’elle n’ait plus besoin du PNUD. Beaucoup d’Haïtiens ont joué des rôles de conseillers auprès d’autres pays africains par le passé. Haïti a tout de même été la première île noire a se libérer du fardeau de l’esclavage, ne l’oublions pas. Aujourd’hui il y a malheureusement beaucoup de fuites des cerveaux mais Haïti a montré dans le passé qu’elle pouvait s’autogérer, et je rêve qu’un jour Haïti aide la communauté internationale à mettre en place des projets grâce à l’expérience tirée de leur collaboration.


A propos de l'auteur
thumbnail
Brice Bussière

, Directeur du projet « Etat de droit » du PNUD Haïti de 2011 à 2013. Interviewé par l’équipe de communication du PNUD Haïti.

Suivez nous sur