• Au-delà du tremblement de terre, les défis de développement d’Haïti

    19 avr. 2013

    Samedi, 19 avril 2013, 11 heures à Viard, Baie de Henne. Les dix enfants de la famille Beaubrun* se regroupent en escalier presque parfait - de 0 à 17 ans - autour de l’enquêteur installé sur une vieille chaise bancale à l’ombre du porche de la maison en clisse et en paille. C’est leur mère qui répond aux questions de l’enquêteur en énumérant patiemment les noms, les âges et les niveaux d’éducation des membres du ménage. Plus tard, une fois la structure du ménage établie, l’agent lui posera des questions sur les conditions de vie du ménage – l’accès à l’eau, à l’assainissement, les matériaux et dimensions de leur logement ainsi que les actifs du ménage.

    C’est dans le cadre du pilote du Registre Unique de Bénéficiaires (RUB) visant la Commune de Baie de Henne qu’un groupe d’enquêteurs a gravi pendant deux heures la piste escarpée menant à cette communauté isolée et inaccessible en voiture sur la frontière de la commune avec Môle St. Nicolas dans le Département du Nord-Ouest. Cette initiative du Gouvernement d’Haïti conduite par le FAES -  le Fonds d’Assistance Economique et Sociale – et appuyée techniquement par le PNUD, vise à établir, à l’instar des pays voisins qui ont réussi à mettre en œuvre des programmes de protection sociale de grande envergure, un registre national des ménages vivant en pauvreté extrême pour faciliter un ciblage objectif et précis des programmes sociaux du Gouvernement.

    La Commune de Baie de Henne a été choisie comme prioritaire pour application de l’enquête RUB pour son degré de vulnérabilité et sa priorisation sur la dernière édition de la carte d’insécurité alimentaire de la CNSA – la Coordination nationale de la sécurité alimentaire – élaborée suite à l’ouragan Sandy et la tempête Isaac.  L’enquête à Baie de Henne – dont les données sont en train d’être saisies et traitées – confirme d’ailleurs l’analyse de la CNSA et révèle une zone rurale d’une précarité alarmante. Ainsi, l’enquêteur ci-dessus apprendra que cette famille nombreuse vit et dort dans deux pièces avec comme seuls actifs un téléphone portable, deux poules et un âne. Personne dans le ménage n’a une activité génératrice de revenu et bien que le ménage ait accès à la terre, celle-ci est non-irriguée et ne lui appartient pas.

    Au-delà de la famille Beaubrun et de la localité de Viard, les caractéristiques des ménages se répètent : des familles nombreuses – bien au-delà de la taille moyenne du ménage haïtien estimée à 4-6 membres ; des personnes âgées comme chefs de ménage, souvent des femmes seules, avec plusieurs enfants en bas-âge, dont les parents ont migrés vers Port-de-Paix, Gonaïves ou Port-au-Prince à la recherche d’emploi ; des logements en clisse et en paille avec des sols en terre battue, le fleuve – ou autre source non-protégée  - comme principale source d’approvisionnement en eau et aucun moyen d’assainissement.

    Difficilement accessible et extrêmement aride, la commune de Baie de Henne se compose de plusieurs localités dispersées à travers les montagnes et reliées par des pistes improvisées et souvent non-carrossables que les populations parcourent pendant des heures à pieds ou à d’os d’âne pour passer d’une localité à l’autre les jours de marché. Le Pasteur Durano, autorité locale et directeur de l’Ecole Communautaire de Nan Boulé, a vivement exprimé la satisfaction de la population concernant l’arrivée du RUB au sein de ces communautés rarement visitées. « Nous sommes vraiment contents de voir le gouvernement pénétrer si loin car les gens ne viennent pas aux seins des communautés comme vous avez fait. »

    La très grande majorité de la population ont d’ailleurs reçus les agents du RUB chez eux volontiers lors des recensements et sont venus en masse rejoindre les guichets établis tout au long de la mission, munis de leur Carte d’Identification Nationale (CIN). Ce n’est donc pas par manque d’identification de la population ou de l’intérêt des autorités locales que les services de base sont pratiquement absents de la zone.

    En attendant les résultats de cette enquête, les résultats préliminaires de l’Enquête sur la Mortalité, Morbidité et l’Utilisation des Services (EMMUS V) le montrent clairement :

    • 64.8% de la population aurait accès à une source d’eau améliorée : 86.9% en milieu urbain et 49.4% en milieu rural ;
    • 25.7% de la population aurait accès à des toilettes améliorées : 34.5% en milieu urbain et seulement 19.5% en milieu rural ;
    • 38% des accouchements seraient assistés d’un prestataire formé : 59.6% en milieu urbain et seulement 24.8% pour le milieu rural ;
    • la recherche de soins de santé pour les enfants de moins de 5 ans souffrant de fièvre ou de diarrhée est systématiquement plus élevée en milieu urbain qu’en milieu rural.

    Le RUB devra être étendu sur tout le territoire – zones rurales et quartiers urbains précaires confondus – mais un accent particulier devra être mis sur les zones rurales, isolées et difficiles d’accès, et par conséquent souvent oubliées par le Gouvernement et les partenaires au développement. L’application du RUB dans ces zones permettra d’attirer l’attention publique sur ces zones précaires et facilitera la mise en œuvre de la stratégie de protection sociale du Gouvernement haïtien et un accès prioritaire aux populations les plus vulnérables aux nouveaux programmes sociaux mis en place. Une protection sociale holistique, une croissance inclusive et un parcours d’Haïti vers l’émergence économique ne se fera qu’avec la décentralisation progressive des interventions des grandes aires métropolitaines vers les zones reculées d’Haïti. Dans ce contexte, le PNUD continuera à fournir au Gouvernement d’Haïti un appui technique à travers ses experts, en partageant son expérience d'initiatives similaires dans d'autres pays de la région.

    *Nom de famille changé