• Innovation politique dans un contexte de fragilité du pays : réduire la charge économique de l’éducation en Haïti

    27 mai 2012

    Dimanche 27 mai 2012, jour de fête des mères en Haïti, le gouvernement a lancé Ti Manman Cheri (« Petite maman chérie »), son tout premier programme de transfert conditionnel en espèces. En présence de la Première Dame, Sophia Martelly et du Premier Ministre fraîchement nommé Laurent Lamothe, une cérémonie a eu lieu dans une école de la Cité Soleil, l’un des quartiers les plus précaires de la région de Port-au-Prince, au cours de laquelle 200 mères ont reçu la subvention Ti Manman Cheri.

    Ti Manman Cheri est un programme de transfert conditionnel en espèces visant à réduire la charge économique de l’éducation en Haïti et à améliorer ainsi les conditions de vie des foyers bénéficiaires. Le programme cible les mères habitant les quartiers les plus précaires de Port-au-Prince (Belair, Carrefour Feuilles, Cité Soleil, Fort National) ayant inscrit leurs enfants en école primaire. Le programme sera financé au cours de sa première année par le fonds vénézuélien Petrocaribe. Avec le lancement de Ti Manman Cheri, Haïti suit les traces de ses voisins de la région ayant mis en place avec succès des programmes de TCE. Après de nombreuses années de débats interrompus sur la faisabilité d’un tel projet en Haïti, le gouvernement a pris une initiative audacieuse en empruntant cette direction.

    Deux caractéristiques font de Ti Manman Cheri un programme innovant. Premièrement, les Comités de Mères, qui pourraient fonctionner comme les principaux homologues des directeurs d’école afin de réduire les fraudes et de canaliser toute augmentation des frais scolaires en raison d’investissements matériels de l’école. En l’absence de normes qualitatives en éducation de base, et dans le contexte d’un système d’éducation très majoritairement privé (mais de qualité médiocre), le Comité des Mères pourrait encourager l’amélioration de sa qualité. A long terme, les Comités pourraient également servir de support à d’autres interventions complémentaires.

    La seconde caractéristique innovante de Ti Manman Cheri est l’utilisation d’argent mobile pour transférer chaque mois l’allocation à ses bénéficiaires. De nombreux critiques des TCE en Amérique Latine opposent que la distance entre les villes principales ou les centres urbains, et les réseaux banquiers, excluent de nombreux bénéficiaires potentiels ou forcent les mères à parcourir des distances considérables depuis les zones rurales, uniquement afin de recevoir cette allocation. L’argent mobile peut s’avérer un outil utile pour faciliter les transferts d’allocations aux bénéficiaires à faibles revenus vivant dans des zones reculées ou lointaines sans service bancaire, ou qui craignent de retirer de l’argent de leur compte bancaire pour des raisons de sécurité. De par sa conception, l’argent mobile possède un avantage supplémentaire : il peut limiter le type de produits achetés avec les virements reçus. Bien qu’il soit trop tôt pour déterminer le réel impact quant à la sécurité, au schéma de consommation ou au ciblage efficace des bénéficiaires, l’argent mobile se répand rapidement dans les pays à faibles revenus et peut être un outil précieux pour permettre aux décideurs politiques de cibler des populations ou des problèmes spécifiques. Le projet UNDP CARMEN (en savoir plus ici) en Haïti en est un bon exemple : les bénéficiaires reçoivent l’argent mobile à dépenser en matériaux de construction déterminés chez des revendeurs certifiés, afin de réparer ou reconstruire leur maison.

    Dans un contexte post-crise et un pays fragilisé comme Haïti, les obstacles à la mise en place réussie d’un programme de transfert conditionnel en espèces sont nombreux et impressionnants. Le manque d’offre éducative, les préoccupations sécuritaires dans les zones ciblées, l’absence d’une carte de la pauvreté à jour, et le fait que les institutions commencent tout juste à se remettre sur pied après le séisme, tout ceci doit être pris en considération dans la conception initiale de cette initiative. De plus, le contexte spécifique ne permet pas d’extrapoler facilement les modèles et leçons des autres pays de la région. Par conséquent, le programme lancé le 27 mai 2012 est fortement lié à la situation du pays et se caractérise par des critères très stricts de sélection géographiques et de catégorie, un montant des allocations basé sur des estimations de revenus dans cette économie informelle, et des mesures atténuant un flot ingérable de demandes. Malgré ces difficultés et en tenant compte de la charge économique de l’éducation sur les foyers pauvres d’Haïti, qui s’endettent souvent pour envoyer leurs enfants à l’école, le programme porte un grand potentiel pour l’amélioration des conditions de vie et la réduction des dettes des familles.

    En tant que première initiative de protection sociale de ce type en Haïti, la première année de mise en place sera un test important pour Ti Manman Cheri. A la fin de cette première phase, le programme devra être évalué à la lumière de perspectives à long terme et de l’effort pour créer un système de protection sociale plus accessible et complet. D’ici là, il représente une étape captivante sur la voie de la guérison.


A propos de l’auteur
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Daniela Gregr

Spécialiste de Programme - Unité de réduction de la pauvrété du PNUD

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